Médias-justice

Je ne suis pas entièrement d’accord avec Julien Salingue :

« On peut apprécier Taubira, certaines de ses prises de position, son franc-parler (parfois), sa plume (souvent). Mais comment oublier qu’elle est l’une des pièces essentielles du gouvernement actuel, dont le ministre de l’Intérieur est Valls, avec qui Taubira a même partagé une tribune lors d’un meeting du PS « contre le racisme » ? La légitimité de Taubira, et des autres, pour dénoncer l’antisémitisme de Dieudonné est proche de zéro. Ces braves gens feraient mieux de se taire que de contribuer à faire passer ce sinistre personnage pour un héraut de la lutte contre le « système ». »

Pas entièrement d’accord sur le droit de Taubira en temps que membre du gouvernement de s’exprimer sur l’antisémitisme, de Dieudonné ou d’un autre. Après tout, c’est quand même un peu ce qu’on demande à un ministre de la justice de rappeler que toutes les formes de racismes sont hors-la-loi.

Par contre, c’est vrai qu’il y a un énorme problème, en tant que membre du « système » fantasmé par Dieudonné et ses ouailles, à venir se dresser contre lui et à renforcer son discours qui n’en demandait pas tant. C’est en lui donnant ce genre de visibilité que son fantasme prend enfin corps. Comme le Golem, c’est la parole qui donne forme au Mal. C’est l’acte d’effacer la parole qui l’arrête. Parler ne peut que renforcer la position de Dieudonné. Taubira, contrairement au reste des Français, a bien d’autres moyen d’action, pour lutter contre lui. Taubira — contrairement à Valls, qui parle pour ne rien dire, puisqu’il n’a aucun droit d’interdire le moyen de réunion, à moins de prendre au mot Christophe Barbier, et d’instaurer une politique à la chinoise — Taubira a en effet les moyens de lutter contre Dieudonné, et surtout ses « résultats ».

Lutter contre la quenelle, oui, quenelle par quenelle, photo antisémite par photo antisémite, oui. Mais surtout lutter contre ceux qui les laisse fleurir librement. Il serait temps que la justice s’occupe, pour ne prendre que cet exemple, non pas des cons qui postent des horreurs sur Facebook, mais de Facebook même qui refuse de les sanctionner, qui refuse de prendre en compte les signalements. La liberté d’expression à l’américaine N’EXISTE PAS en France. On est et on doit être responsable de ses actes, de ses paroles, de ses positions. Et comme c’est Facebook qui autorise la publication de ces photos, c’est Facebook qui doit être tenu pour responsable. Facebook, Twitter et tous les sites qui autorisent complaisamment la publications des photos de quenelles devant les synagogues, des sketchs antisémites de Dieudonné ou même des appels au meurtre des handicapés de Soral.

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Capture par un fan d’Humour de Droite

Mais habiller l’épouvantail Dieudonné avec les habits de la princesse pour le mettre en Une de tous les journaux, pour qu’il puisse étendre son emprise encore plus profond, c’est non seulement une connerie en matière de communication, mais c’est une gestion déplorable de la justice. C’est indigne de Taubira, et c’est indigne d’un ministre de la Justice. On ne fait pas la justice par les médias. Les médias ne sont pas un levier pour soulever le monde, le secouer pour en faire tomber une pluie de petits fascistes et les glisser sous le tapis. N’importe quel communicant sait que les médias sont, en toutes occasions, une circonstance aggravante.

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Critique film : La Religieuse, de Guillaume Nicloux

Suzanne (Pauline Etienne), seize ans, une jeune fille de la bourgeoisie du XVIIIe siècle regarde ses sœurs aînées se marier, bien dotées, et attend que vienne son tour. Comme presque toutes les jeunes filles, elle est éduquée au couvent et sort rarement de son cloître, même si son impatience de revenir enfin à la vraie vie ne cesse de croître. Lorsque ses parents lui font alors savoir, par l’intermédiaire du prêtre de la famille, qu’ils souhaitent qu’elle prenne le voile, définitivement. Contrainte et forcée, cajolée par sa mère supérieure, violentée par le chantage affectif de sa mère qui lui fait valoir qu’elle est une bâtarde et qu’elle doit expier son crime par le sacrifice de son enfant, elle finit par prononcer ses vœux. Mais la mère supérieure, secouée par l’idée qu’elle a pu obliger Suzanne à sacrifier sa vie à une vocation qu’elle n’a pas, se tue, et une nouvelle mère supérieure (Louise Bourgoin) est instituée.

C’est le moment que choisit enfin Suzanne pour se battre enfin, et préparer un mémoire pour renoncer à ses vœux. Lorsque la mère supérieur l’apprend, le calvaire de Suzanne commence…

La Religieuse est l’adaptation du roman de Diderot.

J’ai un avis mitigé sur ce film. C’est un bon film, ça, aucun doute. D’ailleurs toutes les critiques que j’en ai lu était élogieuses, une amie au goût sûr me l’avait recommandé. Et pourtant, c’était pas gagné : Guillaume Nicloux, + Louise Bourgoin : où sont la corde, le cyanure et le pic à glace à me glisser dans l’œil ? Louise Bourgoin… ben Louise Bourgoin, quoi, et Guillaume Nicloux, le réalisateur du Concile de Pierre, le suicide de mon cerveau après dix minutes de films, et le sommeil salutaire après quelque chose comme 25 minutes. Et j’ai pourtant une grande capacité de résistance à la vue des plus grands navets, je me suis fait Prometheus pendant l’été pour le prouver.

Donc vraiment, la Religieuse est une excellente surprise. Et je peux trouver plein de compliments à faire à ce film.

D’abord, une façon saine de filmer un film d’époque, par exemple, en ne le traitant justement pas comme un film d’époque, en n’accentuant pas l’aspect meringué que le XVIIIe siècle à toujours dans les films. Bien sûr, Nicloux est aidé en cela par le fait que le film se passe principalement dans les murs des couvents (il y en a 2 dans le films), plutôt que dans le XVIIIe à perruques. La lourdeur de la reconstitution est celle de la vie religieuse plutôt que celle d’une époque révolue et surannée (ce qu’elle n’était pas, mais qui est la seule image que le cinéma en montre), avec des costumes de religieuses ÉNORMES (et à mon avis, très accentués par la costumière). Et lorsque le film s’échappe du cloître, il propose un XVIIe très terre-à-terre, des couleurs sombres (plusieurs scènes dans des pièces éclairées à la bougie, ou obscures, genre chapelle), des costumes aux couleurs tout aussi atténuées (le macaron Coppola ? oubliez), et quand il y a de la lumière, elle est blanche et froide, qui découpe des angles très nets. Il y a vraiment une impression de réalisme, sans en faire trop non plus ; mais si moi je l’ai vu, on va dire que c’est quand même bien bien assumé. J’aime les films d’époque, en costumes, et j’adore le XVIIIe, mais c’est un peu une bouffée d’oxygène de voir enfin ce genre de vision du XVIIIe au cinéma.

Il y a aussi le jeu des acteurs. Même si j’ai quelques réserves ici et là, globalement, c’est vraiment un bon cru. Je suis généralement totalement imperméable à Isabelle Huppert, c’est une constante, mais je l’ai trouvé très bien dans ce film. Elle arrive à dépasser son aura de Grande Actrice (et honnêtement, pfff, ça faisait longtemps qu’il y en avait besoin). Et puis merde, j’ai ressenti de l’émotion s’échapper d’elle. Pour moi, Huppert, c’est plutôt un iceberg, je ne comprends jamais ce qu’elle essaie de faire passer dans son jeu. Dans ce film, elle est un fil tendu, comme une corde de violon trop serrée : l’émotion affleure régulièrement, avec stridence, et violence psychologique. Je vous jure, une gageure : j’ai été prise par son jeu. En même temps, il faut dire qu’elle interprète un rôle sur mesure pour les explosions émotionnelles : une mère supérieure qui agresse sexuellement ses nonnettes, tout en vivant ses besoins sexuels comme des extases/épreuves envoyées par Dieu.

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Louise Bourgoin est surprenante d’autant plus qu’on lui a donné le rôle le plus ingrat du film. Caricatural chez Diderot, il l’est sûrement encore plus chez Nicloux : elle interprète une mère supérieure sadique, dont les nuances sont pour ainsi dire absentes. Du coup, j’ai eu tendance à prêter plus attention aux subtilités de son jeu (oui, my godz, Louis Bourgoin qui joue d’autre chose que de sa voix gouailleuse et de sa plastique. Ce film est la preuve qu’elle connaît ses faiblesses, et qu’elle essaye de les sabrer à la hache. Bon point pour son karma.). Et très franchement, elle réussi à faire passer des émotions qui n’ont tout simplement pas été prévues dans le rôle. C’est léger, frémissant et très rare. On a presque l’impression qu’elle les a fait passer en fraude. Il y a une scène qui est peut-être celle du film qui m’a le plus touchée où elle convoque Suzanne après avoir découvert que celle-ci veut dénoncer ses vœux : elle laisse passer une fragilité qui est tout le cœur de son personnage d’extrémiste religieuse. Une incompréhension à comprendre qu’on puisse vouloir sortir de religion qui la dépasse tellement qu’elle pourrait se briser. Ne cligner pas des yeux, vous risqueriez de rater ce tremblement. Et ce serait vraiment dommage.

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Et enfin Pauline Etienne, la petite Suzanne. Excellente actrice, aucun doute. Mais… Mais. Le problème quand on prend une actrice qui au naturel ressemble à un petit chat mouillé qui crit grâce, qu’on lui fait jouer la portée de petits chats mouillés qui se font éventrer vivants et qu’en plus, on la glisse dans un costume qui réduit son visage à un triangle étroit, ce qui accentue les expressions naturelles, ou plutôt détruit la subtilité de l’expression, ben on obtient une actrice dont on a l’impression qu’elle surjoue le malheur dans tout le film. Et c’est bien dommage. Parce qu’on finit par être agacer, alors même qu’elle joue bien. Ajoutez-y une caractérisation du personnage assez ratée, et on obtient un personnage principal dont on a fait le tour très vite.

Le problème de la caractérisation de Suzanne est vraiment important. Le personnage se veut profond, alors qu’il ne l’est pas. La jeu de l’actrice peut être profond, il l’est souvent, mais cela ne sauve pas le personnage. Suzanne est fragile mais résiste. Elle est dedans, elle veut sortir. C’est comme un personnage en carton dans un théâtre de papier : j’ai deux faces, une noir une blanche, je les tourne, hop hop, elles font bien illusion, mais ce n’est pas une personnalité. Pourquoi est-elle forte ? Pourquoi est-elle fragile ? Quel est son rapport au monde ? Veut-elle se marier, veut-elle la liberté ? S’est-elle construite par rapport à ses parents, dans son affrontement avec eux, ou dans la recherche de leur amour ? Comment comprendre qu’elle accepte de céder au chantage de sa mère qui veut l’enterrer vivante, alors qu’elle vient de refuser quelques jours plus tôt de prendre le voile, si on n’a pas construit sa relation à sa mère. Le boulet de canon que sa mère lui envoie dans la figure (elle est née d’un adultère) sert plus à anesthésier le spectateur et à lui faire accepter la décision de Suzanne, elle-même sidérée, qu’à approfondir le personnage. Dans le roman, ce détail est avancé comme hypothèse dès la deuxième page, pour expliquer la détestation de Suzanne par son père, qui a un doute sur sa paternité. Aussi quand la révélation est faite pour de bon dans la fameuse scène que l’on retrouve dans du film, ce n’est pas le pivot de la scène. Le pivot de la scène est la dénonciation des manipulations psychologiques que les familles du XVIIIe exerçaient sur leurs enfants (filles et garçons, mais bien plus les filles).

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On a l’impression très nette qu’il n’ont pas approfondi le personnage, parce qu’il lui arrive par ailleurs tellement de malheur qui’il fallait sacrifier l’un à l’autre : Suzanne se laisse porter par les événements. Il est à cet égard très significatif que les meilleures scènes du film soient en rapport avec les rares moments où Suzanne devient actrice, plutôt que victime de sa vie :

– La première fois qu’elle doit prononcer ses vœux et que face à l’obligation de faire serment de ne pas mentir à Dieu, elle décide de refuser, devant tout le public : on voit la construction d’un vrai débat intérieur du personnage, et surtout, de son rapport à Dieu qui est quand même l’un des piliers de ce film (peut-elle rester croyante après les épreuves que sa prise de voile forcée représente ?). Le film avait présenté une première déclaration de foi d’une bêtise absolue en début de film, dont le manque de crédibilité était une entrave à la compréhension de Suzanne : une déclaration d’une adolescente de seize s’exprimant comme une môme de 10 ans récitant son catéchisme « j’aime Jésus, c’est lui que je veux pour mari. » Mais dans la scène de refus de vœux, la prise de pouvoir de Suzanne définit son refus du voile comme son rapport à ce qu’elle doit à Dieu, c’est à dire une honnêteté dérangeante et scandaleuse, mais signe d’une foi fervente.

– Lorsqu’elle vole un encrier et du papier pour commencer à écrire un mémoire pour être entendue hors du couvent. Le film, comme le livre, est d’ailleurs sensé être ce récit écrit. Le passage est très fort : elle se lève la nuit pour aller en douce à l’économat et dans sa hâte (la violence de son désir à vouloir s’échapper ?), elle brise un encrier, ce qui entraînera la découverte de son vol. Cette scène donne lieu à plusieurs autres scènes où on la voit écrire fébrilement par terre, ainsi qu’à une scène d’humiliation publique dont je vais reparler. Le problème c’est que si ce passage du film est celui où le personnage de Suzanne est le plus crédible, c’est aussi celui où il est le plus hors caractère : la Suzanne du reste du film n’est ni rusée et manipulatrice (voler, écrire en cachette) ni fébrile. Le lien entre ces deux facettes de sa personnalité n’est pas fait.

Mais de toute façon, cette excursion hors caractère est cassée immédiatement par le réalisateur par une scène hallucinante où la mère supérieure (Louise Bourgoin) punit Suzanne d’avoir volé ces objets par une humiliation qui consiste à la mettre entièrement nue. La scène est choquante parce que gratuite (d’un point de vue religieux, le procédé ne s’explique pas. Mais les humiliations que subit Suzanne sont très mal reliées à l’extrémisme religieux. Elles devraient être un chemin de croix pour ramener la brebis dans le troupeau, elle sont juste gratuites, comme le port de chambre qui lui est renversé dessus pendant qu’elle nettoie le sol), mais surtout parce qu’elle redescend Suzanne de son statut soudain d’actrice à celui de super-victime. Elle subit l’humiliation suprême que puisse imaginer un réalisateur/scénariste masculin : la mise à nue, la réduction à une image sexualisée et objectivée, et au glauque accentuée par le fait que le film — et c’est assez rare pour être noté — a rajeuni le personnage de Suzanne. Elle a seize dix-sept ans à ce moment-là ; dans le livre, elle en a presque 20 ans (le livre se passe sur un laps de temps plus long, elle a 16 ans au début, 20 au moment de son transfert hors du couvent où elle est torturée. D’ailleurs tout l’aspect limite pédophile de la fin du film avec Huppert est absent du livre. Suzanne est agressée sexuellement par sa supérieure, mais c’est déjà une adulte). Le film jette brutalement en pâture le personne de Suzanne mis à nu non pas à la figure de sa tortionnaire, car ce genre d’humiliation par l’objectification sexuelle n’est pas vraiment une technique féminine, mais au spectateur, ce qui crée une mise en abîme de la victimisation de Suzanne qui ne sert pas le propos, mais un besoin malsain du réalisateur d’aller au bout d’un espèce de fantasme de la torture (je n’ai pas souvenir que dans le livre Suzanne soit laissée dans ses souillures). L’actrice, c’est bien le moins, a eu la possibilité de faire passer un peu de dignité dans cette scène (ça semble improvisé) : alors qu’elle est violemment défaite de ses différentes couches de vêtements par des mains étrangères, elle devance celles qui se sont posées sur sa chemise (la dernière couche) et l’enlève elle-même. C’est tout ce à quoi on aura droit, en temps que spectateur, pour ne pas se sentir complètement pris au piège du voyeurisme de Nicloux.

Nonne

***

A quel point l’adaptation d’un livre doit-elle être fidèle à ce livre ? C’est une question récurrente que je me pose sans pouvoir apporter de réponse, et je pense que La Religieuse n’aidera pas plus. Je suis convaincue que n’importe qui y verra une adaptation parfaite, parce que l’histoire, les événements sont très fidèles au livre ; je suis d’avis que cette adaptation est une trahison, car tout l’esprit de Diderot en a disparu. Diderot n’avait pas seulement écrit un livre profondément anti-clérical, mais aussi un livre proto-féministe. C’est un livre qui n’expose pas seulement l’idée que les femmes doivent disposer de leur vie, de leur liberté de choisir, mais le fait à travers une héroïne qui prend son destin en main, qui est constamment en lutte pour imposer sa conception, et dans le livre elle en a une assez définir, de ce que doit être sa vie. Et pour ce faire, Diderot a aussi construit la motivation de son héroïne comme une conception très forte et très novatrice de la liberté. Ce n’est pas pour rien que l’on dit que des philosophes comme Diderot ont été le ferment des idées de la Révolution : il y a les prémices chez Suzanne d’une vision de le liberté qui préfigure, à sa façon, le « vivre libre et mourir ». Dans le film, elle ne veut pas vivre une vie de nonne sans vocation, elle veut juste vivre « la vraie vie ». Le mot « liberté », je ne crois pas l’avoir entendu une seule fois dans le film. Sous prétexte de ne pas la rendre trop moderne, Nicloux a oublié qu’elle ÉTAIT incroyablement moderne à son époque. Elle l’était d’autant plus qu’elle était inspirée d’un cas réel d’une religieuse qui s’était vu refuser le droit de rompre des vœux forcés. D’une certaine façon, le livre était une tentative de réhabilitation de cette échec, une victoire virtuelle offerte à cette vraie religieuse.

Autre point important du livre, et qui explique aussi pourquoi j’ai tant de mal avec la caractérisation du personnage du film, Suzanne est un personnage incroyablement complexe. Elle est d’abord un mensonge : le livre était au départ une sale blague jouée par Diderot et des amis à un marquis de leur connaissance qui se morfondait en Province. Pour le ramener à Paris, il lui inventèrent une « juste cause » : sauver le soldat la religieuse Suzanne. La blague tourna court, on lui fit croire qu’elle était morte après qu’il se soit trop pris au jeu. Suzanne est à cet égard créée pour manipuler le bon cœur de cet homme, son récit doit faire pleurer dans les chaumières, mais il n’est pas sûr qu’elle soit alors un narrateur fiable et que l’étendu de son calvaire soit si important. Dès le début, en effet, elle se présente sous un éclairage particulièrement mélioratif, comme une jeune fille si brillante qu’elle surpasse l’intelligence et la beauté de ses sœurs et parents, mais qui, dans un acte de bonté d’âme jusqu’au-boutiste, se fait passer pour une enfant idiote par respect pour ses sœurs. Elle ne fait pas d’économie d’auto-promotion dans le livre. On est souvent partagé entre l’envie de la croire, et l’impossibilité de passer outre l’ambiguité d’un récit qui est sa dernière chance de sortir de ce qui n’est rien d’autre qu’une prison. En ça aussi, l’aspect manipulateur, enjôleur, « communicant », elle est très moderne. Et mature. Suzanne est une femme qui a compris les mécanisme à la limite du malsain du maonde dans le quel elle évolue, et qui sait en joué, sans pour autant perdre la rectitude moral de son désir de liberté. La religieuse de Nicloux est une gosse qui ne gagne sa maturité qu’à sa libération.

Dernière trahison, et, c’est un avis personnel, la plus stupide : le traitement de la famille. Diderot établit une critique particulièrement féroce de la famille, qui est une métaphore de la société. Les parents de Suzanne sont des monstres, qui la haïssent pour leur propres erreurs et les lui font payer au lieu de les assumer eux-mêmes, qui la traitent comme un objet, un meuble, dont ils peuvent faire ce qu’ils veulent, parce qu’elle est une fille, parce qu’elle est leur enfant, parce qu’ils le peuvent. Ils s’attaquent au plus faible (elle est leur plus jeune fille, et la seule qui ne tuerait justement pas père et mère pour assurer son avenir, la plus naïve et le plus malléable) et sont d’une lâcheté à toute épreuve (comme dans le film, c’est par le prêtre de famille qu’elle apprend que ses parents la condamnent à la vie au couvent et qu’elle est la bâtarde de sa mère). La famille selon Diderot, et selon une philosophie très courante au XVIIIe, est une métaphore du fonctionnement de la France. Le Roi est le père de son peuple, il leur droit protection et subsistance, il doit les traiter avec amour, et son peuple lui rend pour cela amour et respect. En décrivant un père indigne et haineux qui déshérite sa fille par des constructions financières légales (Diderot mentionne des fidéicommis, par exemple), une mère adultère qui fait payer son crime à la première victime du crime (l’enfant et non le mari trompé), des sœurs qui disputeraient à celle élevée avec elle, dont elles ignorent le « crime », jusqu’à la plus petite bouchée de pain, Diderot fait une métaphore assez classique, mais très violente d’une société en déliquescence, qui a perdu le lien familial primordial qui la tenant en place. Les sœurs qui sont deux, sont bien sûr les ordres de la noblesse et du clergé, qui ne remplissent plus leur rôle auprès du dernier ordre, le plus fragile. Le père est le roi (Louis XV pas Louis XVI) qui a perdu de vue ses devoirs pour ne plus jouir que de son pouvoir (première mouture du roman en 1760). La mère représente sans doute aussi bien la monarchie, que le gouvernement, ou même simplement la charité humaine : la multiplicité des interprétations que l’on peut faire sur la symbolique du lien mère-fille est sans fin.

Là où Nicloux a eu tort de ne pas assez insister sur cette métaphore, c’est parce qu’elle peut être encore aujourd’hui le miroir des sociétés en crise. La France et l’idée de l’Etat-providence qui ne fonctionne plus (ou pas), ou tout un tas d’autres références. Mais aussi (surtout) le printemps arabe, des Etats qui ont tous trahi leurs peuples et des peuples qui revendiquent leur liberté dans un environnement dont la transposition dans l’univers étouffant de la religion catholique est plus qu’évident. Je pense que c’était en effet un des miroirs qu’a voulu créé Nicloux, mais cela ne fonctionne qu’à moitié, car il n’a joué qu’à moitié la métaphore de Diderot. Non, à ce sujet-là, Nicloux ne pouvait pas et n’aurait pas dû faire l’économie d’un philosophe beaucoup plus doué que lui.

***

Oui je sais : quand on la lit en entier, cette critique a plutôt l’air d’un assassinat en règle du film. Et ben pas du tout : je l’ai dit, c’est un bon film. S’il ne l’était pas, je n’aurait pas pu en tirer une critique aussi longue et aussi fournie. Mais je regrette qu’un bon film ait par ailleurs des faiblesse qu’ils avaient les moyens d’éviter (la caractérisation du personnage de Suzanne, une image parfois trop caricaturale).

Mon principal reproche étant d’avoir raté l’adaptation de Diderot, bien qu’ils aient réussi l’adaptation de l’histoire, je dois préciser que je compte sur les doigts d’une main les films qui réussissent ce difficile exercice (je suis naturellement très critique sur les adaptations de romans).

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Classé dans film, XVIIIème siècle

Post-coloniale connerie

Great Good, Sweet Noodle… nooooon ?!

La meilleure façon d’en finir avec notre histoire coloniale était de « décoloniser les esprits » des Occidentaux et des peuples colonisés, en gommant l’idée archaïque d’une domination naturelle des « Blancs » sur les autres. Cette décolonisation est, nous semble-t-il, depuis longtemps achevée.

Je ne sais pas dans quel pays bisounours ce monsieur croit vivre, mais il faut qu’il arrête le chichon. Tout de suite. Car c’est en train de lui embouillasser le cerveau. Et sévèrement.

Sans doute ce monsieur est-il le seul homme de France n’a-t-il pas suivi l’Affaire de l’expo Camus à Avignon, ou celle de « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire« , ou la célébration de Bigeard, tortionnaire d’Indochine et d’Algérie,, ou le revival de Sansnouscesmétèquesvivraientencoredanslaboue car « [le colonisateur] a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir », ou la tentative de loi des pauvres pieds-noirs victimes de crimes contre l’humanité, ou les civilisations qui ne sont pas toutes égales.

Bien sûr, les Français ne réclament pas un oubli pur et simple de leurs exactions historiques.

Non, c’est vrai, ils demandent qu’on les remercie. Pour les routes, les hôpitaux, la torture,…

le tournant des colonial studies, très bien assimilé dans les pays anglo-saxons (notamment en ce qui concerne l’histoire de l’Inde britannique), s’est vite heurté au dogmatisme et à l’engagement politique des penseurs, et surtout des journalistes français. Au pays des droits de l’homme, il fallait rester envers et contre tout les défenseurs de l’opprimé.

Monsieur s’étonne que l’on n’arrive pas à dépasser les post-coloniales studies en France, contrairement aux anglo-saxons. En même temps, il faut dire que l’on a 10 ans de retard sur le sujet par rapport à nos petits camarades.  Faudrait peut-être arrêter de s’étonner sur des évidences. Et si on a 10 ans de retard, c’est bien parce que l’esprit colonial français n’est pas encore bien mort. Les anglais ont bien assimilé la fin de l’Inde britannique ? En même temps, va trouver aujourd’hui un anglais pour t’expliquer que l’Inde devrait être encore anglaise ? Par contre des tenants de l’Algérie française, ça se ramasse à la pelle.

Et il faudrait aussi essayer de penser deux minutes en terme d’histoire et de géopolitique au lieu de se prendre pour la doublure lumière de Guéant : toutes les colonies ne se ressemblent pas. La situation de l’Inde n’est jamais été comparable à celle de l’Algérie. S’il fallait faire un rapprochement pourri, ce serait plutôt avec l’Indochine. Et l’ex-Indochine, elle s’en sort relativement bien, de son divorce avec la France. Mais c’est quoi, alors la différence entre l’Indochine et l’Algérie (mais on pourrait aussi parler de la Nouvelle Calédonie) ? La différence, c’est que l’Algérie n’était pas une simple colonie, c’était un département français. Pour beaucoup de français, ce fut, et c’est toujours, un démembrement du pays impardonnable. Et pour beaucoup d’Algériens, c’est aussi le souvenir d’avoir été des sous-citoyens français avec tous les devoirs comme celui de servir de chair à canon, mais sans avoir aucun des droits, et en particulier pas celui d’être vraiment français.

S’excuser des crimes de la France, ce n’est pas se repentir et prendre le parti des opprimés, c’est dire : « C’est nous. C’est nous qui l’avons fait. » C’est simplement prendre ses responsabilités.

Prenons deux minutes pour comprendre le camp d’en face (celui de monsieur Bisounours). Il faut savoir ce que prétendent faire les « anti-repentance ». Il faut comprendre. Il faut le lire, ce bien trop célèbre discours de Dakar de Sarko :

Entre le Sénégal et la France, l’histoire a tissé les liens d’une amitié que nul ne peut défaire. Cette amitié est forte et sincère. C’est pour cela que j’ai souhaité adresser, de Dakar, le salut fraternel de la France à l’Afrique toute entière.

Et les mecs, la France et le Sénégal, c’est des amis depuis la nuit des temps ! Quoi, vous n’avez pas compris qu’il va vous parler de colonisation ? C’est pourtant évident avec une intro pareille, non ? Non.

Je ne suis pas venu effacer le passé car le passé ne s’efface pas.

Je ne suis pas venu nier les fautes ni les crimes car il y a eu des fautes et il y a eu des crimes.

Il y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité toute entière.

Hum okay. Mais qui a commis ses crimes ?

Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères.

« Les générations passées », donc. Mais les ancêtres de qui ? Ben de qui vous voulez. Il vient parler au nom de la France à priori, mais il parle finalement au nom d’une génération passée sans nom, sans nationalité, sans visage. Cela pourrait être les anglais. Ce sont peut-être les arabes, dont les adversaires de la « repentance » aiment à dire que la traite négrière, « c’est eux, c’est eux ». (Sans blague. Ou comment faire du vomi avec les faits historiques. Oui la traite négrière, les arabes en ont fait. Mais comme le plus gros consommateur d’esclaves c’était l’Occident, on a beaucoup plus traité.) Oh mais attendez ! C’est pas grave, puisque les enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs parents. Oh pardon, c’est vrai. On rase tous les mémorials de la Shoah en Allemagne, il n’y a plus besoin, les Allemands d’aujourd’hui n’ont pas à payer pour les crimes de leurs parents… Ni même à la connaître, en fait.

Jeunes d’Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l’esclavage comme des crimes envers l’humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes.

Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance.

Oh tiens, la France, enfin mentionnée. C’est la première fois depuis tout à l’heure. Et la France, alors ? Et ben, elle souffre, la France, comme l’Afrique. Tout pareil. Oui, oui, vous lisez bien, la France souffre de la colonisation au même titre que l’Afrique. C’est de l’alchimie, ça, ou je ne m’y connais pas.

Je suis venu, jeunes d’Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.

L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’est entretué en Afrique au moins autant qu’en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. […] Ils ont désenchanté l’Afrique.

Ils ont eu tort.

Mais qui donc a fait souffrir l’Afrique et cette brave France ? L’Européen. Je rappelle qu’on est à Dakar, Sénagal. L’Européen en question s’appelle Jean-François, pas Carlos, Jonathan ou Siegfried. Mais il va nous le préciser, Sarko ?

Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

Ah ben non, finalement. Vous remarquerez que la « colonisé » est tout aussi facilement dépouillé de son identité. Ce n’est plus un Africain (ou un Maghrebin, ou un Indochinois). C’est un concept.

Il a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs.

Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c’étaient les esprits, c’étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine.

Le colonisateur avait plein de rêves dans la tête : civiliser (vous êtes des sauvages), libérer (grâce à l’indigénat, l’homme jaune ou noir, dont on apprenait à l’école qu’il était inférieur physiquement et intellectuellement à l’homme blanc, était libéré, hourra !), « briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition » (briser des cultures centenaires pour imposer la sienne), aimer (qui aime bien châtie bien…).

Mais la colonisation fut une grande faute qui fut payée par l’amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant.

La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l’estime de soi et fit naître dans son cœur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres.

La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l’embryon d’une destinée commune. Et cette idée me tient particulièrement à cœur.

La colonisation fut une faute qui a changé le destin de l’Europe et le destin de l’Afrique et qui les a mêlés. Et ce destin commun a été scellé par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes.

Et la France n’oublie pas ce sang africain versé pour sa liberté.

Donc voilà, l’Europe a fauté, la France a retenu le désir de liberté africain. C’est beau. La France n’a rien fait directement. C’est pas moi,c’est mon chef. Je ne faisait que suivre le groupe, obéir aux ordres, sauter de la falaise avec les autres moutons de Panurge. On est à un tiers du Discours, la France n’a été citée que 4 fois en tout. L’Europe et les européens tout autant (le mot « français » n’apparaît pas. Le français, lui, n’a rien fait…). Ce que Sarko retient alors de la colonisation c’est que :

la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne.

Même pas un petit peu. L’Africain a été européannisé, on est tout fier qu’il le soit toujours (pour qui cherche une définition du racisme…), et il n’y a RIEN d’indigne là dedans.

A ce moment-là, le discours prend une autre direction : « Le problème de l’Afrique » (je sais mieux que vous), « La réalité de l’Afrique » (je sais toujours mieux que vous), et « la France sera à vos côtés » (nous sommes tes amis bamboula, et comme on sait mieux que toi, ferme ta gueule et écoute). Non mais sans blague. A ce moment-là, je rappelle que flotte un silence de mort dans l’assistance africaine. On se demande bien pourquoi. Dans ce dernier quart du discours, la France est cité 22 fois.

Résumons, donc. Pour passer le cap des post-colonial studies, il faut aller expliquer aux anciens colonisés que les colonies, c’est la faute de cette salope d’Europe, mais que la France, elle,  n’était pas vraiment actrice de la colonisation, elle l’a vécu, comme l’Afrique et du coup, elle ressent la souffrance des anciennes colonies comme la sienne. Il faut leur expliquer que nous savons mieux qu’eux ce qui est bon pour eux (allez vous amusez à suivre le discours actuel sur le « printemps arabes » : oh les cons, ils ont ratés leurs révolutions, on va leur expliquer ce que c’est, parce que nous on sait tout.), et que ce qu’on a leur offrir, c’est notre aide généreuse (car sans nous, ils ne pourraient pas s’en sortir). Laissez-moi vous rafraichir la mémoire :

La meilleure façon d’en finir avec notre histoire coloniale était de « décoloniser les esprits » des Occidentaux et des peuples colonisés, en gommant l’idée archaïque d’une domination naturelle des « Blancs » sur les autres. Cette décolonisation est, nous semble-t-il, depuis longtemps achevée.

Si on pouvait décoloniser la connerie archaïque de l’homo colonisiatus…

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Moi, Gérard, 63 ans, apatride fiscal (c’est toujours mieux que réfugié politique)

gerard

Moi je te comprends, Gérard. C’est vrai quoi, dans ce pays on ne respecte plus rien. Ni les intermittents du spectacle qui triment comme des malades avec 3 boulots, deux enfants et des impôts, ni les toxicomanes dealers d’héro qui ne font du mal qu’à eux-mêmes. On ne respecte plus le droit à la différence des grandes fortunes soutiens des dictateurs. La France devrait avoir honte. Elle a honte.

Parce que la vérité vois-tu, c’est que tout le monde aimerait avoir ce droit à la différence : avoir le droit d’avoir un hôtel particulier de 50 millions d’euros et de se plaindre, avoir le droit d’avoir les moyens de payer ses impôts et avoir les moyens de ne pas le faire. N’importe quel célibataire au RSA, plafonné à 474,93 € par mois aimerait avoir le droit, lui aussi, de crier son droit à la différence et de ne pas avoir à payer les 125 € obligatoires de redevance, dont une partie servira à financer la création cinéma du service public qui servira à financer des films dans lesquels tu joueras, pour lesquels tu seras payer plus d’1 000 000 € sur lequel tu revendiqueras le droit de ne pas payer d’impôts. Parce que c’est vrai, faire payer des impôts aux riches, c’est vraiment inadmissible. Les assistés, c’est normal, faut rendre des comptes, et puis z’ont qu’à pas avoir la télé, mais les gens qui créent, les artistes, les footballeurs, la jet set, ça non franchement, c’est dégueulasse. C’est ça, le communisme. Tu as raison, Gérard, quitte l’URSS avant qu’il ne soit trop tard.

Je veux te dire tout le respect que j’ai pour ta démarche : c’est courageux de rendre le passeport de l’une des seules nationalités au monde que l’on ne peut PAS perdre quand on a la chance d’y être né. C’est un geste d’autant plus fort et malin que sans nationalité, on ne peut pas en prendre une autre : bravo Gérard, les Belges non plus ne pourront pas t’écraser d’impôts. Bravo aussi pour ton renoncement à la Sécu, cette saloperie gauchiste. En même temps, comme elle ne t’a jamais servi, même pas pour ton grave accident de moto et tes 40 jours d’hospitalisation en 98 ou ton quintuple pontage coronarien en 2000, tous deux sobrement mis sur le compte de ton caractère excessif par Wikipedia, tu ne peux que te réjouir d’être débarrassé de ce poids énorme qui pesait sur ton bulletin de paie. Et comme tu es un homme droit, Gérard, je suis sûre qu’à chaque fois que tu avais la grippe ou la chiasse, tu appelais la Sécurité Sociale de ton quartier, et tu leur disais, non non ne rembourser pas mon Tamiflu, je ne veux pas grever le trou et ses pauvres cons que tu avais au bout du fil qui devaient te répondre, mais c’est pas possible de renoncer à la Sécu, M’sieur Depardieu, ça marche pas comme ça en France. Salopards d’anarcho-syndicalistes…

Je veux te dire que cet appel à ton amour de l’histoire de France me va droit au coeur. J’en ai des frissons à des endroits du corps dont j’ignorais même l’existence. Ayant repris des études d’histoire, je suis particulièrement sensible à un tel cri du coeur : c’est bien vrai que participer à des film historiques, c’était ton « devoir ». C’est ça qu’on demande à un artiste, remplir un devoir qui ressemble fort à une oeuvre nationaliste : montrer son amour de la belle et grande histoire de France. Et expliquer à la jeune génération que le jumeau de Louis XIV a exercé un règne d’amour et de justice inconditionnel depuis un château de Versailles pas encore construit pendant que sa mère se tapait D’Artagnan, et que des tableaux de Louis XV à 60 ans hantaient les murs, c’est grave pédagogique. ‘Tain, le Masque de Fer, on devrait en faire un objet d’étude. Il y manquait juste un peu de Clovis, mais ça je te le pardonne, parce que tu as fait les Gaulois avec Obélix. Mais l’important, c’est que ton amour de l’histoire parle à nos amis Casali, Sevillia, et aussi à notre bon Prince déchu, qui ont tous des rapports très sains à l’histoire.

Je veux te dire à quel point c’est la classe d’utiliser la mémoire de ton fils qui ne pouvait pas te blairer et qui est mort d’une maladie terrible, pour justifier ton droit à ne pas payer d’impôts au peuple qui a fait de toi l’acteur riche et célèbre que tu es. Je te suis parfaitement sur ce sujet : la justice est trop « minable ». Condamner un jeune homme de 17 ans, « tout gosse », à 3 ans de prison dont il ne fera que la moitié pour usage, importation et trafic d’héroïne, quand d’autres gosses de quartier feront le même temps pour avoir fumé un joint, c’est inadmissible. Ton fils, il avait des excuses. C’était ton fils. La justice est minable de faire son boulot les yeux fermés. Et c’est parce qu’elle a été injuste avec ton fils par rapport à d’autres crimes plus graves qu’elle est minable, et non pas juste parce qu’elle ne traite pas correctement ces crimes plus graves. Tout est un question de hiérarchie des crimes et des délits. Je te pardonne de ne pas avoir fait la comparaison avec le procès des tournantes. Tu n’y as peut-être pas pensé, remarque. On ne peut pas penser à tout. J’ai juste un problème avec ce terme que tu utilises si libéralement pour parler de la justice : « minable ». Minable ? Vous avez dit « minable » ? Comme c’est minable…

Après j’ai un peu perdu le fil avec les gens qui ont du cholestérol ou des problèmes d’alcool, et le rapport que cela peut avoir avec ton terrible exil fiscal d’un pays que tu aimes, et qui t’aime, mais qui n’est plus le tien. A part peut-être le cri du coeur de tes artères coronariennes… Je pense que tu t’es trompé de lettre et que ce paragraphe-là était destiné à ton assurance santé, tu sais, celle qui doit remplacer ta Sécu. Je ne te jetterais pas non plus la pierre, va, et je vais oublier cette incartade rhétorique.

Je te soutiens à 100 % pour avoir payer 85 % d’impôts en 2011 quand le bouclier fiscal les limitait à 50 % pour tous. Ça, c’est une belle preuve de patriotisme, c’était par amitié pour ton Nicolas. Mais François, malgré son prénom, ou à cause de son nom, je ne sais, n’a pas le droit à autant de bonne volonté. Tu as raison : tes impôts pourraient l’aider à poursuivre sa politique actuelle de droite, ce serait sûrement incroyablement perturbant. Et puis tu n’as pas à te mêler de politique : après tout, tu ne soutiens Poutine et le président tchétchène Kadyrov que pour l’argent, celui qu’ils te donnent avec libéralité. On ne peut pas vraiment t’accuser de soutenir leurs multiple abus contre les droits de l’homme (sans doute des gens qui n’ont pas de diabète ou de problèmes de tension) : tu « n'(as) pas  justifier les raisons de (tes) choix qui sont nombreuses et intimes ». Je n’aurais pas mieux dit : tu te défends tellement bien contre la meute des chiens, Gérard.

Tu n’es ni à plaindre, ni à vanter, formidable formulation qui nous place en position de t’aduler ou de te plaindre quand tu pourrais faire preuve d’un peu de modestie en reprenant la formulation habituelle qui te mettrait en humble sujet de cette fracassante déclaration d’orgueil : mais quelle modestie ? Tu as créé 80 emplois ! J’espère que tu en créeras en Belgique, à défaut d’en créer 80 nouveaux en France. Mais la crise aidant, le chômage augmentant, je comprends que tu ne veuilles pas rester pour voir tes 80 beaux emplois se réduire comme peau de chagrin. Méfie-toi, le chagrin des Belges n’est pas moins poignant…

Il n’a pas à te dénigrer, ce vilain petit monsieur Ayrault. Qui est-il, c’est vrai ? Premier Ministre. Vulgaire collaborateur, premier deuxième fonctionnaire de l’Etat. Qui est-il face à toi, un homme libre et excessif qui aime la vie et l’argent, einh ?! Qui est-il à part un homme qui travaille à essayer de résister à la vague qui vient ? Bah on ne résiste pas aux tsunamis, et puis de toute façon, il résiste mal. Va, Gérard, va construire ton Arche sur d’autres terres pendant qu’on essayera d’écoper de notre côté. Et n’oublie pas d’emmener les rats avec toi sur ton nouveau navire. C’est qu’il ne faudrait pas que ça meurt, ces petites bêtes. Elles nous manqueraient.

La vérité, Gérard, c’est que tu n’es pas « minable ». Tu es un monstre sacré. A l’avenir, quand on parlera de toi, on ne dira plus « ce grand acteur », on dira « ce grand salaud ». C’est important d’être sacré. C’est ce qui fait toute la différence.

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C’est la rentrée, c’est marronnier…

… et le petit Lorant Deutsch (Lolo2tsch – quel génie dans le choix de ton pseudo d’email, bonhomme, j’en suis toute ébaubie) est rentré de l’île de Ré, trolle toujours et continue à parler de lui à la troisième personne (parce qu’il a un égo gros comme ça). Ça sent l’arrivée de l’automne, la pluie, la déprime…

Ayant déjà eu cette conversation avec toi, mon loulou sarthois, j’ai l’impression de me répéter, mais bon faut croire que tu es un peu dur de la comprenette : mon blog étant un espace privé, tu y seras toujours modéré, jamais approuvé. Après tu fais comme tu veux, vas-y défoule-toi dans les commentaires : il n’y a que moi qui les verrai, ça ne prêtera pas à grand chose, et surtout pas à conséquences. Je te trouve très drôle aussi, dans ton genre barrèsien, quoiqu’un brin fachistas sur les bords. Mais bon, quand on a les honneurs du Figaro, de Sévillia, de Wetzel, tu avoueras qu’on a même plus besoin de te tailler un costard, tes amis viennent de le faire pour toi. On a les potes qu’on mérite.

Bon, c’est pas tout ça, j’ai un vrai livre d’Histoire à aller lire, moi.

Allez, tchüss, hein !

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Lorsque l’on parlait chiffon à l’Assemblée

 » Séance du 3 février 1838
Présidence de M. Dupin, président
Discussion du rapport sur la proposition de M. Ledéan et plusieurs de ses collègues,
relative à l’exécution de l’article 3 du titre VII du règlement du 13 août 1814.
(Costume des députés)

[…]

M. de Lamartine, rapporteur. Messieurs, j’ai l’honneur de déposer le rapport…

Voix diverses : Non, non ! lisez-le !

M. de Lamartine, rapporteur. Messieurs, la commission que vous avez nommée pour examiner la proposition de MM. Ledéan, Jobard, Ardaillon et de Schauenbourg, relative à l’adoption d’un costume ou d’une marque distinctive pour les députés, m’a chargé de vous présenter ses motifs et ses conclusions.

Cette question, Messieurs, ne lui a paru ni aussi futile ni aussi sérieuse qu’elle a semblé l’être à certains esprits. Rien n’est futile de ce qui tient aux moeurs parlementaires, et à ce sentiment de dignité qui, animant un grand corps politique, cherche à se produire même par des signes extérieurs. Rien n’est profondément sérieux dans une délibération qui résout par un vote de costume un article de règlement. Votre commission n’a donc apporté à l’examen de cette question, ni le dédain ni l’importance dont on la disait susceptible, mais un degré d’attention rigoureusement proportionné à la nature de la proposition.

Sur le principe même, c’est-à-dire sur l’adoption d’une marque distinctive quelconque par les membres de la représentation nationale, la commission s’est partagée d’abord en majorité et en minorité.

La majorité pensait qu’aux yeux du peuple la dignité du costume ajoutait quelque chose à la dignité des attributions ; que le respect extérieur imprimé aux citoyens par la caractérisation du costume venait renforcer ce respect moral que le législateur doit revendiquer, non pour lui, mais pour les fonctions, que dans nos rapports avec nous-mêmes, la gravité de nos mœurs parlementaires en serait influencée, que dans les cérémonies publiques le costume faisait distinguer avec plus d’évidence ce grand corps sorti du peuple, mais qui devait cependant rester visible au milieu du peuple ; que dans les émotions civiles, le costume signalait le représentant du pays et donnait à ses paroles l’autorité de son mandat ; enfin que dans les occasions solennelles où les membres de la Chambre paraissaient en corps devant le roi, le costume augmentait l’éclat du trône, en relevant le caractère intérieur du député.

La minorité répondait : Les attributions du corps législatif étant limitées aux murs de cette enceinte, ses membres ne peuvent être assimilés en rien aux fonctionnaires publics investis d’une portion quelconque de l’autorité exécutive, et obligés par là de signaler cette autorité au dehors. Dans les cérémonies publiques, le peuple voyant ses représentants confondus avec lui, vêtus comme lui, les considérera d’autant plus qu’il trouvera en eux le symbole plus modeste et plus sévère de cette simplicité et de cette égalité dont il nous a constitués les gardiens ; dans les émotions de la place publique, si nous avions à y descendre, ce ne serait pas devant les broderies d’un costume que la sédition s’arrêterait, mais devant le courage civil, la fermeté du caractère et la majesté des lois ; enfin, dans les occasions où nous avons à paraître en présence du roi, nous prêterons au trône une force, un calcul bien moins réels en nous revêtant d’un habit officiel, qu’en présentant aux regards l’image de la nation elle-même, d’où nous sortons et où nous rentrons sans cesse. La représentation nationale n’a besoin, pour être imposante, que d’être vraie. Or il y a plus de vérité de représentation, plus de gravité réelle de mœurs, plus de conformité extérieure aux habitudes d’égalité civile, plus d’analogie avec notre origine et nos attributions essentiellement populaires, à conserver au député le costume libre et individuel des citoyens.

Quant aux autres occasions privées où les membres de la Chambre vont porter leurs respects individuels à la royauté dans la demeure royale, l’unanimité de la commission a pensé qu’il n’y avait pas lieu de s’en occuper, et que le sentiment inné des hautes convenances qui caractérise la nation française était, à cet égard, la plus puissante et la plus respectée de toutes les lois.

A la majorité de six voix contre quatre, votre commission a reconnu en principe la convenance d’un costume ou d’une marque distinctive pour les députés ; mais l’habit ayant été rejeté, les inconvénients de tout autre signe extérieur n’ont pas tardé à frapper les esprits. En conséquence, et par des motifs divers qui se résument dans une conclusion presque unanime, votre commission m’a chargé de proposer à la Chambre le rejet de la proposition.

[…]

Séance du 6 février 1838
Présidence de M. Dupin, président
(Costume des députés, suite)

[…]

M. de Lamartine, rapporteur. Messieurs, je n’abuserai ni de l’heure avancée, ni de la juste impatience de la Chambre. Ainsi que le préopinant vient de vous le dire en commençant son discours, la question est futile en apparence, et il faut être condamné par son rôle involontaire de rapporteur à avoir une opinion sur le costume pour se décider à la manifester ici. (Murmures. Non ! non ! Pourquoi ?… Elle n’est pas futile ; vous l’avez dit vous-même !)

Je ne dis pas qu’elle soit futile au fond, je la crois au contraire plus profonde et plus grave par ses tendances que vous ne le pensez vous-mêmes. Je dis qu’elle est futile en apparence, futile dans la forme, et qu’on est fâché d’avoir à émettre une opinion sur ce sujet.

M. Berryer. Je demande la parole.

M. de Lamartine, rapporteur. Cependant l’honorable M. Baude vient de la relever à une certaine hauteur parlementaire où je la prends, quand il vous a dit qu’abdiquer le costume officiel, c’était abdiquer la nationalité, c’était déconsidérer l’uniforme, c’était dégrader au dehors ces pouvoirs politiques qu’il faut laisser éclater aux yeux des peuples de toute la dignité de leur mission. Messieurs, le préopinant et moi nous sommes d’accord en ce point que les pouvoirs politiques doivent maintenir soigneusement leur majesté extérieure ; et si vous aviez un costume antique, national, traditionnel, comme l’Angleterre a son sac de laine et sa malle, je vous dirais : Gardez-les ; car aux yeux des peuples les symboles sont des idées, et on ne peut détruire les uns sans affaiblir les autres. Mais 89 et 1830 ne vous ont légué que le costume libre et individuel, le costume symbole du nivellement de vos institutions.

À gauche : Très bien ! très bien !

M. de Lamartine, rapporteur. Et d’ailleurs l’honorable M. Baude s’est-il rendu compte de la nature des pouvoirs politiques, pour lesquels il réclame l’uniforme ou le signe extérieur ? Il vous parle de fonctionnaires, mais êtes-vous des fonctionnaires ? Non, vous êtes bien plus, vous êtes une partie intégrante et la souveraineté nationale ; vous êtes des citoyens nommés par l’universalité des citoyens pour venir parler des affaires du pays dans cette enceinte. Ce mandat, sans doute, est assez beau ; mais c’est un mandat personnel législatif. Il ne vous donne ni occasion ni prétexte d’affecter un uniforme qui ne serait nécessité que si vous exerciez une portion quelconque de pouvoir exécutif. Eh bien ! vous n’en exercez aucune. Vos fonctions commencent et finissent ici ; et , cela est si vrai, que l’honorable préopinant qui vous citait tout à l’heure notre loi constitutive de 1814, n’avait qu’à aller à quelques articles plus loin, il y aurait trouvé celui-ci textuellement : « Il est interdit à la Chambre des pairs et à celle des députés, de paraître en corps hors du lieu de leurs séances. » Cela est-il assez clair ? Cela détermine-t-il assez nettement la nature et les limites de vos fonctions ? Non, vous n’êtes pas fonctionnaires, vous êtes citoyens, et, pour rester la représentation réelle et sincère de la nation que vous résumez en vous, vous devez rester revêtus du costume de la nation. (Très bien ! très bien !)

Mais, ajoute le préopinant, voyez l’Assemblée constituante, voyez la Convention, voyez l’Empire. Ces corps politiques, ces assemblées auxquelles vous succédez avaient tous un costume, et ne se sentaient pas moins nationaux. Messieurs, l’honorable M. Salverte a répondu d’avance tout à l’heure à cette pensée ; mais laissez-moi achever la preuve. M. Salverte ne vous a pas donné la vraie raison des costumes adoptés à ces époques par vos premiers corps libérants. Ces corps étaient logiques en se revêtant de ces insignes, vous allez le comprendre. (Ecoutez ! écoutez !)

Oui, pourquoi l’Assemblée constituante prit-elle le costume du tiers-état ? c’est que c’était le signe de la victoire sur les classifications sociales qu’elle venait de renverser ; c’était l’habit du vainqueur !

De toutes parts : Très bien ! très bien !

M. de Lamartine, rapporteur. C’est que c’était l’habit de cette masse opprimée de la nation, dont l’Assemblée constituante prenait en main la cause, et qu’elle voulait faire prévaloir au nom de l’égalité devant la loi sur les costumes qui caractérisaient alors la féodalité ou les inégalités de condition. Voilà la raison véritable ! (Très bien ! bravo !)

Cela dura peu, et quand l’égalité fut établie par la législation, l’Assemblée reprit le costume universel, le costume national de tous les citoyens.

On vous cite aujourd’hui la Convention ; mais, Messieurs, reportez-vous au temps et aux choses. Quand la Convention revêtit ces insignes militaires et terribles, c’est qu’elle n’était plus un corps législatif, c’est qu’elle avait usurpé, concentré en elle tous les pouvoirs ; c’est qu’elle était le gouvernement et l’armée, la nation armée elle-même, et qu’un corps dont les membres pouvaient lancer d’un geste quatorze armées sur nos frontières, et, dans des jours à jamais odieux, envoyer d’un mot à la mort, étaient d’assez terribles fonctionnaires pour que leurs fonctions fussent écrites sur leurs habits ! Voilà pourquoi la Convention eut un costume ! Mais vous, qu’avez-vous de semblable ? Vivez-vous dans ces jours néfastes où tous les pouvoirs sont confondus, tous les droits mêlés ? Non ; vos institutions sont définies et réglées ; vos pouvoirs limités ; vous n’avez rien de pareil ; vous délibérez sur des objets spéciaux, et qu’avez-vous besoin de vous broder de lauriers et de palmes pour discuter sur le centime du contribuable, sur le chemin de fer ou sur le système pénitentiaire ? (Murmures. Interruption.)

Vous dites encore : Mais les Chambres de l’Empire ? Et moi, je vous dis que la pensée de l’Empire et de ses assemblées muettes chamarrées de broderies était une pensée anti-représentative, c’était la pensée du despotisme, qui ne veut laisser que l’ombre des réalités représentatives, qui ne veut autour de lui que l’éclat, au-dessous de lui que de la discipline, et qui veut autant que possible faire disparaître les représentants du peuple des yeux du peuple en les confondant avec les courtisans ! (Très bien ! Bravos à gauche et à droite.)

Non, je le répète, vous n’avez pas un prétexte pour adopter un autre habit que celui de vos commettants. Et ne vous y trompez pas, Messieurs, la pensée des auteurs mêmes de la proposition, en vous demandant un signe extérieur, cette pensée n’a été, de leur propre aveu, que l’intention d’empêcher la Chambre de tomber dans cette erreur en interdisant l’habit. J’en appelle à l’honorable M. de Schauenbourg.

On vous a rappelé tout à l’heure ces jours sinistres où l’émeute gronde, où le député peut avoir à descendre sur la place publique ; je ne dirai pas, comme M. Salverte, que le retour de ces temps est impossible, mais fasse la Providence que ni nous ni le pays ne les revoyions jamais ! Mais enfin, si ces circonstances terribles se représentaient, je vous l’ai dit dans le rapport, serait-ce la broderie qui imprimerait le respect ? Non ! ce serait le caractère, l’héroïsme, l’éloquence, le dévouement, le nom, la popularité, l’équité ; voilà devant quoi le peuple s’arrête, réfléchit et recule. (Murmures. Interruptions.)

Je ne comprends pas ces dénégations. Quoi ! lorsque l’immortel Boissy-d’Anglas brava la mort en la saluant (Très bien ! bravo !), et fit reculer ce flot d’assassins qui lui présentait la tête coupée de son ami Féraud : était-ce par son costume qu’il en imposa à ces brigands, ou par l’héroïsme de son courage ? (Très bien !)

Mais, je vous citerai un homme dont le nom est plus présent et plus cher à vos mémoires, un homme dont vous avez partagé les périls et la gloire. (Ecoutez !) Quand Casimir-Périer, sur la place Vendôme, fit repousser des groupes ameutés, qui insultaient en lui le député, le ministre intrépide, est-ce par son habit qu’il en imposa à la foule ? non, c’est en lui offrant sa poitrine. Vous avez suffi en 1830, vous suffiriez encore ! (Murmures.)

Messieurs, je termine par une seule considération. L’honorable M. Baude vous a dit : « Dans tous les temps, à toutes les époques, les pouvoirs politiques se sont dignifiés par un costume distinct » ; et moi je vous dis : Regardez autour de vous, voyez les nations voisines, vos aînées dans la liberté, ont-elles des costumes pour leurs Corps législatifs ? Franklin, Washington, Chatam et Fox se travestissaient-ils en législateurs officiels quand ils venaient délibérer dans le Congrès américain ou dans la Chambre des communes sur la fondation de la République américaine, ou sur les intérêts de l’Europe ? Est-ce que les Suédois, les Suisses, les Allemands quittent leurs habits de paysans, de professeurs, de commerçants, pour venir parler de leurs affaires dans leurs diètes ? (Très bien !) Et moi qui vous parle, Messieurs, n’ai-je pas vu le Parlement grec délibérer sur l’indépendance de sa patrie dans un hangar de planches ; chacun des députés dans son costume habituel, les uns en soldats, les autres en marins, ceux-ci en laboureurs ? Et pensez-vous que la représentation de ce peuple n’en fût pas plus imposante, précisément parce que la nation entière y était représentée dans toutes ses conditions, dans toute son éloquente diversité ?

À gauche : Très bien ! (Interruptions au centre.)

M. de Lamartine, rapporteur. Je finis, Messieurs, et je finis à regret ; car il y aurait bien autre chose à dire sur cette tendance à reconstituer par la forme quelque chose de cette hiérarchie, des conditions qu’on essaiera en vain d’implanter dans un sol qui la repousse et qui la dévore. (Bravos à gauche.) Messieurs, gardez par respect pour la nation le costume national, gardez-le en corps par respect pour vous-mêmes. Ailleurs portez dans vos costumes témoignage de ce respect que les citoyens doivent au pouvoir royal, et qui honore ceux qui le rendent comme celui qui le reçoit. Liberté et convenance chez le roi ; ici simplicité et égalité, voilà le principe ; tenons-nous-y.

Je partage votre impatience d’arriver au vote ; je vous presse d’y arriver, et de ne pas faire dire, en prolongeant cette discussion, à l’Europe qui vous regarde, à la France qui attend, que, tandis que les plus graves affaires du pays étaient en souffrance, la Chambre des députés oubliait une heure Alger, l’Espagne, les grandes voies industrielles, pour délibérer sur le choix d’un frac ou d’un habit. (Très bien : très bien ! à gauche et à droite. L’orateur reçoit les félicitations de ses amis.)

[…]

Séance du 7 février 1838
Présidence de M. Dupin, président
(Costume des députés, suite)

[…]

M. de Lamartine, rapporteur. Messieurs, je ne veux pas rentrer dans la discussion même, elle est trop longue ou trop profonde. Je viens seulement, au nom de la commission, donner son avis sur les deux amendements à la fois. Je n’aurais pour les combattre, Messieurs, qu’à répéter les raisons générales que j’ai eu l’honneur de vous soumettre hier. Elles s’appliquent toutes avec plus de force et de vérité encore aux amendements de M. d’Oins et de M. Clogenson, puisqu’ils découlent de ce faux principe et qu’ils en exagèrent les conséquences. Ces impossibilités d’arriver à une solution rationnelle devraient vous prouver, Messieurs, la sagesse des conclusions que votre commission vous avait présentées par mon organe

A gauche : Oui, oui ! Très bien !

M. de Lamartine, rapporteur. L’honorable M. Royer-Collard les a justifiées tout à l’heure par la sanction de sa grave autorité. Il a élevé la discussion à la hauteur d’un principe, et c’est sans doute ainsi qu’il l’a jugée digne de sa parole. Oui, c’est un principe au fond que vous discutez, c’est le principe de votre part de souveraineté législative, de vos attributions inviolables, de votre inaliénable mandat. M. Royer-Collard vous l’a dit, et remarquez combien les conséquences que vous voulez tirer par ces amendements vous le disent davantage encore. (Ecoutez !)

En effet, Messieurs, ou votre règlement sera obligatoire, ou il ne le sera pas. S’il est obligatoire, et il ne peut pas l’être, il vous faudrait une pénalité, et une pénalité, indépendamment de ce qu’elle serait odieuse et ridicule, serait impossible ; car elle porterait atteinte à votre inviolabilité, à votre inviolabilité qui est la propriété de vos commettants. (Approbation à gauche.)

Ou il ne serait pas obligatoire, et dans ce cas vous retombez de fait dans le système de la commission qui est de rester dans le costume individuel, d’y rester par respect pour la nation que vous représentez, par respect pour votre dignité, et ne porter de costume que dans ces occasions privées, où, allant rendre vos devoirs au roi, vous voulez montrer pour la personne royale cette respectueuse déférence qui honore celui qui la montre, comme celui qui en est l’objet. (Très bien.)

Que résulte-t-il de tout ceci ? Des embarras, des inconséquences, des difficultés d’exécution invincibles. Mais il en résulte un fait bien plus sérieux, j’oserai le dire, et prenez-y garde. (Légère agitation.)

Oui, voilà ce qui en résultera ; c’est que vous mettrez la Chambre en contraste fâcheux, déplorable, avec elle-même ; c’est que vous diviserez l’Assemblée en deux Chambres ; une Chambre qui adoptera le costume, une autre qui s’y refusera ; c’est que vous donnerez un uniforme aux opinions, un uniforme qu’on ne quittera plus quand on l’aura revêtu, et que vous constaterez ainsi aux yeux un dissentiment permanent sur la plus futile et la plus gratuite des occasions. Est-ce sage ? est-ce monarchique ? est-ce habile ? est-ce politique ? (Murmures au centre.)

Non, Messieurs, profitez de l’issue qu’on vous ouvre par ces amendements. Je les combats pour parler ici sérieusement ; mais, au fond, je me flatte qu’ils aient été produits, car ils amèneront un vote sur l’ensemble de la proposition, et, dans ce vote, vous aurez le moyen, le seul qui vous reste, de rejeter une proposition malheureuse, et de rendre justice aux efforts de vos commissions en témoignant tous votre sagesse. (Bruits et mouvements divers.)

[…]  »

Via l’Assemblée Nationale

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Classé dans Histoire, politique, XIXème siècle

Noblesse de robe

« Rétines et pupilles, les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes, voir sous les jupes
Des filles.
Et la vie tout entière, absorbée par cette affaire
Par ce jeu de dupes, voir sous les jupes
Des filles.
Elles, très fières sur leurs escabeaux en l’air
Regard méprisant et laissant le vent
Tout faire.
Elles, dans l’suave, la faiblesse des hommes, elles savent
Que la seul’chose qui tourne sur Terre
C’est leur robe légère.« 

Sous les paroles joyeusement (ahem) misogynes sexistes d’Alain Souchon se cachent bien plus de vérités qu’on ne pourrait l’imaginer. L’idée très répandue que les femmes ne mettraient plus de robes que pour aguicher les hommes, signalant par là qu’elle sont toutes des putes en devenir, des femmes tellement fatales et « hautaines » qu’elles parviendraient à faire tourner le monde autour de la vision d’une paire de jambe (forcément) épilées et d’un aperçu de petite culotte Petit Bateau, et que les hommes, naturellement obsédés, deviendraient des ânes en présence d’une jupe, voyeurs qui plus est, donc pervers et infantiles. Idées que beaucoup de gens ne prendraient même pas la peine de contester tant il semble acquis qu’elles sont vraies.

Sans même parler de la vision atroce des femmes que véhicule ce petit bijou de légèreté niaise, je me sens personnellement insultée pour tous les hommes que je connais.

Et pourtant, oui, ce petit texte porte en lui pas mal de vérité. La vérité d’un sexisme si profondément enraciné dans les esprits qu’il tire un peu sur tout ce qui bouge et en particulier sur l’objet de tous les fantasmes, de toutes les haines et de toutes les adorations : le vêtement. Un bout de tissu qui peut se révéler des plus révélateurs sur les failles d’un système., d’une société, d’une forme de pensée. Et il n’est jamais plus révélateur que lorsqu’il rentre en collision directe avec la politique. Et ce n’est pas Cécile Duflot, taclée pour la deuxième fois, mardi, pour sa façon de s’habiller, qui dira le contraire.

Huée en pleine Assemblée Nationale, le Président de l’Assemblée, puis Duflot élèvent le ton pour rétablir le calme : « Mesdames et messieurs les députés, mais surtout messieurs les députés visiblement… ». Huée pour une robe ? Pour la couleur Bleu Klein ? Pour des jambes visibles ? Pour le petit mouvement très jeune fille en fleur de sa robe au moment où elle se tourne vers le micro ? Une transgression inouïe des codes sexuels ? Impossible de le savoir. Impossible de savoir même si les cris proviennent seulement des hommes, comme le laisse croire la réaction de la ministre, ou si des femmes aussi se sont jointes au concert désapprobateur. La réaction de l’Assemblée a été unanimement qualifiée de machistes, et ce n’est pas entièrement faux au vues des réactions de certains députés interrogés, en particulier, celle de Balkany :

« Nous n’avons pas hué ni sifflé Cécile Duflot, nous avons admiré. Tout le monde était étonné de la voir en robe. Elle a manifestement changé de look, et si elle ne veut pas qu’on s’y intéresse, elle peut ne pas changer de look. D’ailleurs, peut-être avait-elle mis cette robe pour ne pas qu’on écoute ce qu’elle avait à dire. (…) Enfin, on peut regarder une femme avec intérêt sans que ce soit du machisme. »

Voilà, nous sommes prévenues, c’est la faute des femmes si elles se font sifflées dans la rue ou dans hémicycle, si elle ne veulent pas se faire remarquer, il faut éviter les robes, les jupes, le changement. Il faut éviter d’être vues. C’est la définition de la burqa par la charia, ça, non ? Vous remarquerez aussi que la seule raison pour laquelle une femme porte une robe, c’est soit pour donner la gaule aux hommes, soit pour détourner l’attention. Peut-on pour autant considérez que l’attention masculine soit une preuve de machisme ? Si cette attention démonstrative a lieu sur le lieu de travail, si elle n’a pour but que d’humilier la femme, en public qui plus est, et de l’empêcher de travailler, alors oui, on est en plein dedans.

D’autres réponses de députés (Douillet, impayable) :

Est-ce la première fois que l’on parle du machisme et des jupes à l’Assemblée Nationale ? Oh que non, et si on est obligé d’en reparler, c’est le signe qu’il y a un vrai problème. Et que l’on se rassure, il n’est pas que le fait des hommes.

L’an dernier, Chantal Jouanno, alors ministre (elle aussi), avait fait savoir qu’elle ne mettrait plus de jupes à l’Assemblée Nationale, fatiguée des remarques salaces. Vocaliser une plainte, c’est témoigner d’un mal-être, c’est déjà le signe d’une souffrance. Ce n’est pas à prendre à la légère. Même si on peut faire des comparaisons avec d’autres situations plus graves, aucun fait lié aux harcèlement n’est négligeable. Pourtant, l’UMP, à l’époque, s’était chargé de remettre la députée trop bavarde à sa place en faisant une petite série de vidéos « faisons-parler-nos-femelles » (interroger des députés hommes, ceux mis en cause ? Quelle idée saugrenue !). La question posée est déjà claire : « Est-ce que ces propos, dit à une heure de grande écoute peuvent ternir la réputation de l’Assemblée Nationale ?« . Pas : « Est-ce que ça existe ? Est-ce que vous en souffrez ? ». Non, plutôt : « Est-ce que Chantal Jouanno est en train d’abîmer l’Institution, le Pouvoir, la France… avec sa plainte ridicule ? T’as pas honte, femme ?! »

Les deux premières vidéo sont éloquentes : non, c’est du vent, ça n’existe pas et quelle honte d’oser comparer notre situation avec celle « des quartiers »– comprenez : « ces lieux de non-droit » — (mention spéciale au voile, bien sûr, dans la deuxième vidéo) où les filles ne peuvent même plus sortir, de toutes façons nous on a salaire égal, on devraient être bien contentes (et sous-entendu, ne pas se plaindre des petits détails annexes). Si il y a un problème bien réel dans certaines banlieues, l’argument tendant à en faire les seuls lieux de sexisme problématique en France est hallucinant.

La dernière vidéo est beaucoup plus mesurée : oui, il y a des remarques déplacées, mais regarder ailleurs, dans le monde du travail, il y en a plus… Et Jouanno, oui, il faut l’aider mais ce n’est que elle, pas les autres femmes députées, ne nous mettez pas toutes dans le même panier que ce mouton noir : si c’est arrivé à l’Assemblée, cela concerne pourtant bien toutes les femmes de l’Assemblée, non ? Nier le harcèlement réellement vécu par Jouanno ou d’autres, c’est une acceptation implicite du fait : « M’enfin, Cosette, c’est pas si grave, pense à la faim dans le monde ! »

Alors oui, il y a un vrai problème de sexisme à l’Assemblée, et un vrai problème de jupe, passée moins d’une décennie d’éternel féminin à éternelle prostipute, dans la société. (N’oublions pas que la jupe reste, légalement, le seul vêtement permis aux femmes qui ne tiennent pas en main un guidon de vélo ou des rênes de cheval)

Mais le problème soulevé par le cas Duflot est beaucoup plus profond.

Elle avait déjà causé un « scandale » lorsqu’elle était venu au premier Conseil des ministres en jean (et un jean très sobre qui plus est, d’un bleu assez foncé pour éviter la référence cow-boy, pas troué, pas brodé, rien, nada), ce qui est un signe évident d’appartenance au (triste) prolétariat. Ne riez pas, le terme « prolo » est celui qui revient le plus souvent dans les commentaires des articles sur le sujet. Celui-là, et « choqué ». Les SDF qui vivent dans la rue, ça me choque ; l’hyper-sexualisation des petites filles, ça me choque ; les massacres en Syrie, ça me choque ; une femme en jean, en France, en 2012… oh le trauma…

Prolo ? heu… ouais… bof…

Réaction immédiate… des femmes en premier lieu ! Morano, qui se fait écrire ses textes visiblement, puisqu’elle les recycle sans vergogne :

Sur RTL : « Je trouve que quand on représente les Français, il faut faire la différence entre la dilettante du week-end et la tenue du conseil des ministres. C’est un moment protocolaire de la République où nous représentons tous les Français.« 

Puis sur Twitter : « Il faut faire la différence entre la dilettante du week-end et la tenue du conseil des ministres qui est un moment protocolaire de la République » (Via Slate, le tweet ayant été effacé depuis)

Ah. Représentation des français. Protocole. On ne rigole pas avec les règles de la bienséance :

Des cuissardes un brin vulgaires, oh mais si peu…
Protocole, protocole, quand tu nous tiens….

Morano, une fois n’est pas coutume, a donc eu la décence de retirer son tweet, parce qu’elle s’est non seulement aperçu qu’entre le mode dominatrix de Toul et prolo de Paris, l’anti-protocole est un sport de combat, et qu’en plus TOUT LE MONDE S’EN FOUT. Sauf Pécresse, qui avoue très fière, sa réacatitude :

Irrespectueux des institutions de la République. Rien que ça. Elle aurait brûlé un drapeau, Duflot, qu’on ne l’aurait pas plus mal pris. Mais insulter un Ministre comme le faisait Morano deux minutes avant JC, c’est respectueux des institutions… Et comme ce n’est pas assez clair, elle essaye d’expliquer que c’est une question d’une importance capitale : il faut être un exemple pour les d’jeuns !

Et bien moi, par-exemple, j’essaierais plutôt d’expliquer à mon gosse que le plus important, c’est d’obtenir l’entretien d’embauche avec une bonne lettre de motivation, et que si comme, Mme Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur, il ne sait pas écrire le français (vas-y, et non va-z-y : l’impératif prend un « s » euphonique lorsqu’il est suivi de « y »), il ne l’aura jamais, ce satané entretien !

Après le « choc » des politiques, le choc des journalistes. Et ça vole très haut, puisqu’il s’agit de représenter l’élégance française, rien que ça.

Et comme on s’avise de ne pas être d’accord, argument choc : il s’agit de protéger le travail des français(es) !!!

Argument plus ou moins du même genre que celui de Bachelot :

Sauf que, à l’exception de Chanel (et encore), les vêtements de Haute-Couture que l’on demande à nos chers députées de porter (pareil pour les hommes), ne sont plus fabriqués en France depuis longtemps. Trop cher la France. Vive l’Italie. Merci pour les petites mains italiennes, chers députés.

Mais attention, l’élégance française c’est à double tranchant, et quand ça coupe, ça ne cicatrise jamais : n’oubliez pas Dati et Dior, retaclée mardi (le même jour que Duflot et sa robe) :

Non, vraiment le problème, c’est qu’il faut garder une image à la hauteur de la représentation du pouvoir en France…

Sois belle et tais-toi : il y a le paparazzo de Hola! qui te flashe…

Ce débat de fringues vous semble déplacé, absurde ? Pas si sûr. Car il s’agit en réalité, non pas d’un débat sur Duflot, mais d’un débat sur l’image du pouvoir. Pourquoi les hommes politiques portent-ils vestes et cravate à l’Assemblée Nationale (et au Sénat) puisqu’il n’existe aucune règle écrite qui prescrive obligatoirement l’usage d’un habit quelconque à l’Assemblée ? Ce sont les huissiers à l’entrée de la salle qui ont des consignes et qui se chargent de les faire respecter. Et tout assouplissement est à leur discrétion uniquement : par deux fois, des femmes ont réussi à les faire plier, Michelle Alliot-Marie en 72 qui voulait entrer en pantalon, et Corinne Bouchoux, (sénatrice), l’an dernier, qui voulait rentrer en jean. Méthode identique de pression : « Je me mets en culotte, si vous préférez ? ». Je doute que Jack Lang ait eu besoin de menacer de se mettre nu pour rentrer dans l’hémicycle sans cravate en 85

Pourquoi ces règles que rien ne peut assouplir ? Ne peut-on être sérieux sans cravate qui pendouille, sans épaulettes pour carrer les épaules, sans tailleur qui cintre le taille ? Ne peut-on être sérieux si l’on n’est pas habillé par l’argent ? A ces question, toujours la même réponse : Bienséance (avec de la majuscule emphatique), respect de l’Institution. Mais encore une fois, en quoi une toile de Nîmes serait-elle irrespectueuse ?

Pour comprendre, il faut remonter très loin dans l’inconscient collectif de l’image du pouvoir. A l’Ancien-Régime pour être précis…Car notre Ve République, qu’on le veuille ou non (et qu’on apprécie ou pas, et personnellement, j’apprécie très moyennement), est héritière d’un protocole essentiellement monarchique. En redonnant plus de pouvoir à un seul homme, un président pseudo-homme providentiel, à contrario de toutes les Républiques précédentes qui fondaient principalement le pouvoir sur l’exercice des Chambres, donc sur un pouvoir collectif, héritage direct de la Révolution de 89, la Ve, elle, assure un retour sur des fondamentaux de la monarchie. Sous la présidence Sarkozy, l’héritage monarchique était embrassé de manière caricaturale (se trouver une Reine de papier glacé, se faire une petite Princesse pendant la présidence,…), mais c’est plutôt Mitterand qui le premier a assumé pleinement.

Cela passe par un protocole hallucinant (l’investiture de Hollande était troublante), par une fétichisation du palais de l’Elysée (qui se fait photographier sous toutes les coutures, même le toit, par Gala ou Paris-Match tous les 6 mois ; qui se visite par le public en masse pendant les journées du Parimoine, etc.), par la quasi obligation par chaque président d’imprimer sa marque dans le paysage architecturo-culturel du pays (la Pyramide de Mitterand, le Centre Pompidou, le Quai Branly de Chirac, etc.), par le choix d’un homme pour Président (une réaction épidermique et une violence inadmissible aux candidates féminines que ce soit Royal ou Joly),…

L’apparence joue bien sûr un rôle fondamental dans ce tralala : le Président doit avoir du charisme (comme si charisme rimait avec compétences), chaque présidence commence par un pataquès à propos de la photo officielle (avec ou sans les décorations, qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à celles portées par les bourbons ? Doivent-elles être affichées dans toutes mairies ?), etc. L’apparence des ministres et des députés s’inscrit dans une même démarche de représentation du pouvoir qui doit traduire une longue tradition de pompe, car l’idée sus-tendant tout cela n’est pas seulement de représenter la France d’aujourd’hui, mais la France de toujours, une France noble, où le pouvoir est au dessus du commun. Cette notion est présente aussi bien sous l’Ancien Régime qu’aux début de la République : les écharpes des maires en sont la représentation la plus bling.

Et pour ce qui concerne les « affaires Duflot », si elles font autant de remous, c’est probablement aussi parce qu’elles font étrangement écho à certaine affaire de la fin du XVIIIe…

Sous la monarchie d’Ancien Régime et plus précisément depuis Louis XIV et l’institution de la Cour à Versailles, l’habillement de Cour se formalise. On ne porte pas n’importe quoi quand on est en Cour, ni selon ce qu’on y fait, tout est codifié. Codifié, mais curieusement, comme pour l’Assemblée Nationale aujourd’hui, il ne reste presque aucune loi écrite confirmant et instaurant ce code vestimentaire (cet uniforme civil, en fait) : il existe et il est immuable, point.  La représentation du pouvoir royal par le protocole, l’étiquette est un des piliers de la monarchie d’Ancien-Régime. Et pas seulement à Versailles, ou à Paris. Cette image de la pompe et de la magnificence de Versailles se diffuse dans les Provinces par les truchement des almanachs, et elle influence aussi toutes les cours d’Europe : l’Habit de Cour à la Française devient l’uniforme de toutes les monarchies européennes.

Pour les femmes, en particulier, cet uniforme bling-bling est extrêmement lourd et contraignant :

Marie Antoinette en Robe de Cour… Et tout le monde portait le même genre de joyeusetés !
…ça tient chaud…

Marie-Antoinette, habituée dans son enfance, à une version plus soft de l’Habit de Cour à la Française, rejette viscéralement le carcan de celui de Versailles (au point que sa mère en entend parler, et l’engueule par retour de courrier : merde, ma fille, mais tu es Reine de France, prends un peu sur toi !) et essayera par tous les moyens de s’en passer le plus souvent possible, puisqu’elle ne peut pas s’en débarrasser. En cela, Marie-Antoinette ne fait que s’inscrire dans un courant de son époque, celui de la simplicité, du retour à la nature, via les idées de Rousseau, très à la mode. Trianon, sa « maison de particulière », et le Hameau, son délire de bergère pseudo-normande, ne sont que des extensions exagérées de ce goût de la fin du XVIIIe pour une simplicité (plus rêvée que réelle) d’apparence, et en particulier d’habillement.

Sauf que Marie-Antoinette est Reine de France, pas particulière : elle est l’image de la monarchie, la représentation du pouvoir passe autant (et surtout) par elle que par le Roi, et tous les courtisans. Son rejet de l’étiquette choque profondément (oui, cette fois, le mot n’est pas trop fort) les français qui y voit une entreprise de destruction de l’image royale. Le coup de grâce est donné par ce tableau de Vigée Le Brun en 1783 :

Shocking, isn’t it ?

Marie Antoinette en Robe de Gaulle (rien à voir avec la Gaule mal orthographiée des Gaulois, ou avec le Général ;P . En fait on ne sait pas vraiment d’où vient le terme, ni ce qu’il désigne exactement). Ce type de robe sera plus simplement appelé robe-chemise. Au XVIIIe, la chemise, c’est un sous-vêtement… Ce qui est amusant, c’est que la robe de Duflot, est aussi une robe-chemise, d’un autre genre 🙂 . Le scandale provoqué par ce tableau, exposé au salon de peinture est tel que le tableau est retiré immédiatement et que Vigée Le Brun doit peindre un autre tableau, plus approprié à l’élévation sociale de son modèle.

Ah, enfin un peu de décence, pas trop tôt !

Mais c’est, justement, trop tard : le mal est fait. D’ailleurs, la réparation n’est pas formidable non plus, puisque la robe bleue de remplacement est certes une robe convenable, mais ce n’est pas une Robe de Cour. Car là est le problème Marie-Antoinette ne se fait plus peindre en Robe de Cour depuis des années, bien qu’elle en porte toujours pour les cérémonies officielles. Elle s’est choisie une représentation officielle qui reste quoi qu’il arrive, non-royale. Si par la suite, elle sera particulièrement visée comme étant celle qui a brisé, ce sera d’abord pour avoir désacralisé l’image monarchique : la Reine s’habille comme une particulière, et tout le monde peut s’habiller comme la Reine, sous réserve d’en avoir les moyens, bien sûr. La Gazette des Atours de Marie-Antoinette, de 1782, conservée aux Archives Nationales (et reproduite en fac-similé) traduit mieux que n’importe quel tableau le malaise : même pour un observateur du XXIème, la simplicité, voir l’aspect terne et ennuyeux de ces tissus simples, unis, presque tous sans motifs ni fioritures, est frappant. Pour ses contemporains, quelque soit leur niveau social, il y a trahison.

Et pourtant, dans cette affaire aussi, la misogynie ambiante a joué un rôle. Car s’il est incontestable que Marie-Antoinette a contribué à désacraliser l’image des souverains pour en faire des citoyens comme les autres, elle n’a pas engagé ce processus. Le premier accroc, c’est peu connu, est venu de Louis XVI lui-même.

L’ordre de chevalerie le plus prestigieux qu’offre la monarchie française est l’Ordre du Saint-Esprit. Seuls les personnages les plus importants de la Cour peuvent l’obtenir, et ils partagent cet honneur avec le Roi lui-même qui ne se fait jamais représenter sans sa Croix de l’Ordre. Rentrer dans ce petit club privé n’est pas un cadeau pour ceux qui se voient affligés de cet honneur (le maréchalat, c’est mieux ^_^): le costume coûte une vrai fortune, et il est impraticable. Littéralement. La princesse Palatine raconte l’histoire de deux courtisans habillés de l’habit de l’Ordre qui, s’étant frôlés de trop près, se retrouvèrent accroché l’un à l’autre par la multitude de petites décorations qui couvre le costume. Impossible de les démêler, il fallut déchirer les habits pour les séparer (cité dans Fastes de Cour). La partie la plus contraignante reste le manteau brodé (de mémoire 40 kilos) qui traîne au sol. Personne ne sait marcher dedans sans s’y prendre les pieds, ni le supporter sans paraître subir le martyr. Personne, sauf le Roi. Entraînement aidant, le monarque qui porte le manteau dès le jour de son couronnement, envoie un message symbolique par ce costume : seul le Roi a les épaules pour supporter le poids des responsabilités sans trébucher.

Louis XV et courtisans en manteau de l’ordre du Saint-Esprit

Le jour de son couronnement, Louis XVI, dix-neuf ans tout frais, et probablement à peine un cours de marche en manteau casse-gueule dans les jambes, trébuche… Le Roi est jeune. L’impair ne ferait sans doute que de peu de remous, si Louis XVI au lieu de prendre sur lui et d’apprendre à gérer le poids symbolique de sa charge, n’y apportait pas une réponse inattendue : manteau trop long, trop lourd ? Qu’à cela ne tienne, on va le raccourcir. Drastiquement :

Louis XVI en manteau… heu… mantelet de l’ordre du Saint-Esprit

Outre que l’effet de splendeur n’y est plus, le message symbolique est saccagé : ce n’est plus le Roi qui est au-dessus des autres hommes, capable de supporter la charge royale qui serait insupportable à n’importe qui d’autre, c’est la charge qui se simplifie, qui s’assouplit pour satisfaire à un Roi qui ne serait pas à la hauteur… On trouve là en substance les germes de l’image de balourd incapable que les pamphlets feront du Roi et que l’historiographie perpétuera pendant deux siècles.

Et c’est peut-être cette peur-là qui, inconsciemment, agite ceux que perturbent les petites libertés vestimentaires de Cécile Duflot. L’idée que le pouvoir est une chose fragile, à manipuler avec précautions d’usage et d’apparence, un fragile équilibre que la moindre erreur pourrait briser…

L’Ancien-Régime ? Même pas mort !

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Classé dans féminisme, Histoire