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Mac XVII : peut-on sauver l’histoire à la télé ?

Chaque fois qu’il y a une émission avec Deutsch à la télé, comme l’incroyable tartine de pommade colorée aux paillettes rose glamour qu’on lui a collée dans les cheveux hier soir sur France 2, j’ai un petit pic dans mes stats. Je pourrais rebondir sur cet incroyable moment de connerie télévisuelle, mais ma vie est trop courte pour critiquer une émission où, à la suite d’une métaphore débile d’un historien débile méprisé par la moitié de la profession, une pseudo présentatrice qui gagne en une émission ce que je gagne en 2 ans et prépare son Noël chez Fauchon, s’exclame qu’elle adore le pâté de chevreuil (Deutsch) et emmerde les gens qui bouffent du foie gras (les historiens de profession). Ce fut un grand moment, un magnifique feu d’artifice de naufrage de l’intelligence humaine qui, je crois, se suffit à lui-même. Il faut savoir ne pas casser la magie quand elle est à ce point bling-branque.

Je vais donc plutôt me concentrer sur la nouvelle émission d’histoire de M6 passée mardi : l’Histoire au quotidien, consacrée cette semaine aux Français sous Louis XIV.

Et donc : aïeuh… un peu.

Pourtant, ça part d’une bonne idée : prendre un vrai vulgarisateur, Mac Lesggy, qui fait un travail de vulgarisation avec les sciences assez décent avec E=M6, qui ne s’est jamais trop pris au sérieux (ce qui est soulagement sans nom par rapport à Bern et à Ferrant sortis de la cuisse de Minerve sortie de la tête du Jupiter), et qui a toujours su exprimer un plaisir communicatif au plaisir de la découverte. C’est autre chose que Ferrant faisant un orgasme parce qu’il a le testament de Marie-Antoinette entre les doigts : entre curiosité et idolâtrie, mon choix est vite fait.

Par ailleurs, Lesggy a toujours aimé mettre les mains dans la cambouis, c’est à dire essayer, expérimenter par lui-même. Dans cette émission, il s’habille en différents habits du XVIIe siècle (paysan et courtisan), dort sur une paillasse, teste le battage du linge comme les lavandières, les sangsues médicinales, le menuet, la nourriture, etc. Je suis moi-même pour ce genre d’expériences d’histoire vivante  à la télé, parce que ça a l’avantage de dépasser le stade d’abstraction qui est souvent un mur pour n’importe qui de non-spécialiste (parlez-moi ingénierie virtuelle ou montrez-moi le montage d’une maquette, je sais ce qui m’aidera le mieux à comprendre le schmilblick). Et c’est surtout une manière ludique d’aborder l’histoire à la télévision, ce qui est mieux que de passer des extraits de films (grave travers dont, malheureusement, même cette émission abuse), et qui prouve que l’histoire c’est fun.

Autre élément positif : le choix de plusieurs historiennes femmes et plus ou moins jeunes pour apporter la caution scientifique. Bon on en reparlera, parce qu’évidemment ce n’est pas si génial que ça, mais ça a le mérite de montrer que les historiens, ce ne sont pas que des vieux chameaux filmés à la bibliothèque Mazarine (formidable bibliothèque de recherche et formidable ambiance XVIIe tue-l’amour) ou les éternelles deux mêmes historiennes à colliers de perles dont on ne citera pas le nom, par égard pour leurs perles.

Hélas… c’est un peu là que s’arrêtent les gros compliments.

Premier problème : l’émission a du mal à assumer son parti-pris. Si on fait l’histoire de la vie quotidienne des Français, on ne se tape pas Louis XIV, les fêtes et la construction de Versailles en parallèle. On peut à la limite faire la vie à la Cour, et donc la vie des courtisans, mais on oublie la chiasse publique du roi ou sa typhoïde, et tout le bastringue politique. Sauf quand ça influence directement le quotidien. Ce qui n’est évidemment pas toujours le cas dans l’émission.

Deuxièmement, la volonté de toujours comparer tout élément « choquant » du quotidien d’il y a 350 ans avec la vie d’aujourd’hui est débile. J’avoue avoir attendu le moment où l’on s’extasierait sur l’absence de smartphone chez les paysans bretons de 1660. On est là moins dans la vulgarisation de l’histoire du XVIIe siècle, que dans la vulgarisation du « on a trop d’la chance d’être nés après les années 90, dans notre beau pays de France blanche et riche. » (Parce qu’évidemment, dans leurs comparaisons, ils ont soigneusement oublié que l’une des causes de décès principales au XVIIe, la tuberculose, est toujours l’une des causes principales de décès dans le monde en 2014…)

Ce qui m’amène au troisième point : cette émission en prime time, la veille d’un mercredi, s’adresse à des gosses. Tous les trucs évidents que même l’adulte le plus mauvais à l’école a quand même retenus, sont expliqués comme des trucs incroyables. Mais v’rendez-compte, z’avaient pas l’eau courante. Hu-hu…? Pourquoi pas, après tout. Une émission pour les gosses, ça fait très Jamy et C’est pas sorcier, ça ne peut pas faire de mal. Sauf qu’ils l’ont marketées comme une émission pour adultes. Et là ça devient beaucoup plus gênant. Parce que c’est une émission infantilisante, où les explications sont souvent fort simplifiées pour ne pas abîmer les petits cerveaux avec trop d’informations d’un coup. Vulgariser ne veut pas dire mépriser l’intelligence du public. Simplifier la forme, pas le fond. Répétez : SIMPLIFIEZ LA FORME, PAS LE FOND.

Et niveau qualité historique ? C’est vieux, ça date, c’est conservateur. On en est toujours à : « A Versailles on pissait partout, les gens étaient sales ». Ayant croisé un type pissant contre un mur à la sortie du métro pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai un doute sur l’évolution hygiénique du Français de base, mais pas sur Versailles, qui avait des latrines publiques, qui puaient à 200 m, certes, mais qui existaient bel et bien. Les paysans faisaient paraît-il la lessive 2 fois par an… Du grand linge, patate, du grand linge ! Les draps, les nappes, les serviettes, les torchons… On ne bâtit pas des lavoirs en pierre pour s’en servir deux fois l’an. On lavait le linge de corps plus souvent, même chez les « pouilleux ». Oui, parce que, ne soyons pas naïfs, l’idée reste malgré tout, désespérément, de nous prouver que le pauvre était pouilleux. Les pauvres sont sales parce qu’ils sont sales. Ils ne font la lessive que deux fois l’an et n’ont que deux chemises. Les nobles sont sales parce qu’ils ont de fausses conceptions sur l’hygiène, avec longues théories à l’appui. (théories incomplètes et partiellement fausses, mais largement développées cependant, contrairement au pourquoi du comment de l’hygiène des paysans). Le noble est égaré dans son ignorance, le pouilleux est pouilleux.

C’est de manière générale assez caricatural. La vie des paysans très pauvres VS la vie des nobles très riches (pas de nobles pauvres ou de province) et surtout la vie de Versailles et du roi. L’intermédiaire, basta. La nuance, trop chiant. Et finalement, ces réalités du XVIIe paraissent tellement surjouées par cette opposition grossière qu’elles en sont moins crédibles. Mais on peut leur accorder que le sujet est difficile à traiter en 1h40, surtout quand on prétend avoir l’intention de  TOUT dire d’un coup. Focaliser sur un aspect de la vie quotidienne plutôt que d’enchaîner les vignettes sur la maison, la lessive, l’hygiène, la médecine, la chirurgie, la danse, les arts, la cuisine, la mode, la guerre, ça rendrait tout ça beaucoup plus facile. Et ça permettrait de ne pas « oublier » malencontreusement par manque de temps (et d’envie ?) certains aspects, comme les colonies et l’esclavage…

Ne parlons pas (trop) des explications absurdes qui dépassent ici et là. Exemple : non, on ne mangeait pas la patate, parce qu’on était trop bête pour la faire cuire et découvrir qu’elle était bonne pour tous et pas que pour les cochons. Hum. Ou alors, c’était un tubercule moche dont on s’est d’abord dit qu’il n’était pas comestible pour l’homme. Hein ? Par exemple. Il y a plein de raisons pour laquelle on ne s’est pas tout de suite mis à la patate, pas plus qu’à la tomate ou à la fraise. Les insectes sont comestibles : vous en mangez quotidiennement pour autant ? Bon. Alors l’argument de « oh ben ils y ont pas pensé »… pffff… Autre exemple : le fait qu’à la campagne, on n’a pas le temps pour l’infidélité et les mauvaises moeurs, le « papillonnage » (comme c’est joliment dit…). Ben non, les filles-mères, c’est un mythe. Breeeef…

Il y a aussi cette pesante présence du roi, dont chaque élément de la vie quotidienne des Français semble naître avant d’y revenir. L’épisode de la fistule anale de Louis XIV est intéressant à ce sujet : d’après ce qu’en a compris 20 minutes, l’émission rappelle « les progrès de la chirurgie grâce à l’opération de la fistule anale du Roi-Soleil. » C’est à la fois vrai et faux, mais à en croire la manière dont le présente l’émission, la médecine a bondi grâce à cette pauvre fistule royale. Que les instruments existaient avant, qu’ils n’ont été qu’améliorés, qu’ils ont d’abord été testés sur des dizaines de miséreux, avant de soigner le roi, ce n’est précisé qu’au détour d’une phrase qui célèbre la résistance de Louis XIV à la douleur. Et que cette médecine révolutionnée mettra plus de deux siècles avant d’être appliquée à tous, l’émission se passe de le dire. Or, qu’est-ce que le réel progrès de la médecine si ce n’est de soigner le plus grand nombre ?

Je ne dirai pas un mot sur l’histoire du costume, ma spécialité, je risquerais d’être vraiment grossière sur la bêtise de la majorité des propos… Mais vraiment, foncièrement, méchamment vénère.

Et les intervenants ? Ben comment dire… On a donc des historiennes relativement jeunes de leurs personnes, et relativement vieilles de leurs cervelles : en effet, l’une d’elle est une anti-mariage pour tous qui pense que laisser se marier les homos, c’est une « révolution anthropologique fondée sur une fausse idée de l’égalité » (non, Cosette, c’est un bout de papier pour les impôts et l’héritage). Tout de suite, ça refroidit pas mal, et donne une nouvelle conception de son « titre » de spécialiste de l’histoire de la famille. Et puis il y a aussi l’inévitable, l’inénarrable, l’éternel Petitfils. Je rêve du jour où l’on affichera la vraie profession de Petitfils à l’écran, qui n’est donc pas historien, mais banquier. Qui écrit pendant ses week-ends des livres d’histoire qui sentent le recrachat d’historiographie du XIXe siècle, et qui n’a jamais vu l’intérieur du CARAN. Qui décrit dans son Louis XVI des manifestantes/émeutières avec le mot « goules », parce qu’il ne fait pas bien la différence entre l’histoire et la fiction. Où est l’originalité par rapport à l’émission d’un Bern ou d’un Ferrant, si vous prenez les mêmes banquiers pour faire tapisserie intellectuelle ?

De toute façon, à part pour l’une d’entre eux (si l’on excepte aussi celle qui co-présente avec Lesggy), la plupart des intervenants sont réduits par le montage à énoncer des banalités sans nom. C’est assez pathétique.

Petit bon point, quand même, à l’historien de l’architecture, Alexandre Gady, qui parle d’une manière un peu plus cash que les autres (« Versailles, c’est le showroom français »). Je valide tout ce qui aide à montrer que les historiens sont des gens modernes, normaux, et capables de s’adresser à un public non érudit (c’est à dire, tout le contraire de ce sur quoi un connard comme Lorant Deutsch fait sa pub pour, rappelons-le, juste vendre ses livres en cassant de l’historien).

Alors, tout à jeter ? Non, pas tout, justement. Sinon, je ne me serais pas fendue d’une critique. Dans les rares moments où l’émission assume totalement son concept de base (quotidien + reconstitution + démarcation de l’histoire-bataille ou de l’histoire-alcove des autres émissions) elle devient vraiment intéressante : quand elle montre les lieux conservés ou reconstitués, le village breton de Poul-Fetan, l’hospice de Baugé, la pharmacie du XVIIe (l’ensemble de la séquence sur la médecine et la chirurgie, si on oublie le passage obligé par le roi et sa thyphoïde, est plutôt bien), quand elle explique des choses mal connues du public, plutôt que de ressasser des évidences du programme de collège (le passage sur les glaces), quand elle use au mieux le principe de la reconstitution (usage d’un mousquet), l’émission montre un vrai espoir de renouveau pour l’histoire à la télévision. Encore faudrait-il réussir à s’y tenir et résister aux sirènes du glamour, laisser tomber les extraits de films (putain, si l’histoire étaient respectée dans les films ça se saurait !), et donner enfin la parole à une nouvelle génération d’historiens, et à une historiographie plus récente et plus aventureuse.

De toute façon, une émission qui déplait au Figaro, c’est sûrement qu’il y a quelque chose à en sauver.

PS : si vous voulez voir l’émission en replay, malheureusement le site d’M6 buggue (j’ai essayé pendant deux jours). Donc vive le streaming illégal. Ca leur apprendra à faire des sites de merde.

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Classé dans Action Critique, Histoire

Les racines de l’Histoire sans tête

« Je ne suis pas un faussaire historique. »
Ben non, bonhomme, tu es.. tu es… attends, je cherche… Tu es un historiopolygraphe à la conscience idéologique tourmentée. C’est ça ?

Plus un débat tombe de haut et s’écrase au plus bas, plus vous êtes sûr de faire une belle omelette. Non ? C’est pas ça ? Je sais pas. Moi je trouve que le débat Métronome a fait un chute spectaculaire dans tous les domaines de l’intelligence humaine, et tout aussi spectaculairement implosé au contact de ce que la politique a de plus… beurp…

L’Histoire ? Pfff, tout le monde s’en fout de l’Histoire ! Il y en a… oh allez… trois qui ont parlé d’Histoire et ce sont ceux qui dénonçaient le livre. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils ne doivent pas être déçus du voyage : Corbière (élus de Paris FdG, et prof d’Histoire-Géo, comme par hasard) monté en première ligne pour défendre son argument s’est fait traité de stalinien… partout, William Blanc de Goliard[s] a été personnellement pris pour cible par Lorànt Deutsch qui a un peu de mal avec les principes simples d’argumentation (les attaques personnelles n’ont jamais fait avancé le débat) et j’imagine que Christophe Naudin d’Histoire Pour Tous ne s’en est pas sorti non plus sans une ou deux bosses.

Bon on reprend du début et on décortique un peu : notre histoire commence par un petit bonhomme acteur qui s’ennuie le dimanche en lisant Céline, il décide de faire un livre d’Histoire, parce que mazette, c’est à la portée de tout le monde, il suffit de lire pleins de livres d’historiens et de les citer comme ça, tac tac je balance tout en vrac. Euh… pfff… mmmhhh… okay… Analyse, esprit critique, recul ? On s’en fout, c’est bon pour les collégiens, moi ch’uis adulte, ch’uis connu, je fais ce que je veux ! Vingts historiens pointilleux viennent de succomber à leurs blessures.

A ce niveau-là, faire un livre dans ces conditions, ça sent déjà l’arnaque. Pourtant, c’est la justification première de Deutsch :

« Je n’invente rien. Je peux vous dire que tout ce qui est écrit sort de livres. Je ne suis pas chercheur au CNRS, ni archéologue. On peut sûrement taxer « Métronome » d’être une compilation d’ouvrages. Je l’accepte. Voyez, on m’accuse de mal dater le début de la construction du Louvre. Eh bien, la date avancée dans mon étude (sic), je la reprends dans un livre d’Henri Sauval, un des plus grands historiens du XVIIe. Je l’avoue, je fais mon mea-culpa, je n’ai pas cité toutes ces sources, et je le regrette. »

« Mais j’invente rien, Madame, toutes mes informations viennent de Wikipedia ! » Quand un élève me sort ça, curieusement j’ai envie de le tarter, puisque à peu près la moitié du temps passé par chaque professeur à lui enseigner quelque chose consiste à lui enseigner que, et de 1) Wikignagna (et équivalents) c’est le MAL pour tout apprenant, et de 2) il faut vérifier et recouper chaque information, et de 3) il faut porter un regard critique sur chaque information. Lorànt Deutsch est donc un bien triste exemple de l’échec scolaire. Qui a fait des études de philo… mmmmmhh… C’est pt’et’ pas de la faute de l’école, alors… mais celle du personnage.

Les fondations du Louvre

« Oui mais Madame, Wikipedia Sauval c’est un grand historien hyper trop cool, alors on peut le citer sans problème ! » Bon alors on va s’occuper sérieusement du soldat Sauval et du Louvre (1), puisque c’est le seul truc sur lequel Deutsch a voulu répondre (avec la canonnade de la Colonne de Juillet sous la Commune, mais cet exemple-là, il ne l’a « développé » que dans les colonnes du Figaro, il doit pas être trop sûr de son coup…(2) Je note aussi qu’il ne répond qu’à deux exemples très précis soulignés par William Blanc. Les bêtises sur Héraclius, patriarche de Jérusalem qui prêche la IIIe croisade dans une Notre-Dame pas finie, relevées par Christophe Naudin, et les dizaines d’autres erreurs et manipulations, il n’y fait même pas allusion) :

« Je suis surpris de constater que des élus de Paris, des historiens ou des étudiants censés avoir un minimum de savoir, ne connaissent pas ou fassent exprès d’ignorer des auteurs comme Henri Sauval, qui est peut-être le premier plus grand historien de Paris. Lui-même fait remonter la forteresse à l’époque des Francs. Et plus récemment, Jacques Hillairet la situe au IXe siècle »

Sauval donc, 1623 – 1676. (oui parce que pour Hillairet, il a oublié de mentionner ses idées dans le livre). Hum…Voyons, voyons… Alors comme ça, on peut critiquer Michelet (s’en prend plein la gueule de la part des pro-Deutsch sur les forums parce qu’il a été utilisé à plus soif par les « républicains »… comprenez la gauche) ou Carlyle (très beau Carlyle, mais qu’est-ce que c’est daté, même pour les anglais !), parce que ce sont que des écrivaillons du XIXe, et que arf !, tout le monde sait que les Romantiques et l’Histoire… mais un historien du XVIIe, ouh Grands Dieux, non, c’est Parole d’Évangiles, chut Ginette. Ouais mais Ginette, c’est une chieuse. Ginette pense qu’un historien, qu’il remonte au XVIIe, au XIXe siècle, à 1959, à 2012 -1, il est compulsé par un lecteur qui a un minimum de quatre neurones qui marchent ensemble pour se rappeler qu’une époque influence ce qu’on écrit, les courants de pensée aussi, la subjectivité personnelle itou, que la recherche ça évolue constamment, et Ginette pense que croire aveuglément quelqu’un qui affirme des trucs, paf paf avec un air assuré, sans essayer de recouper un minimum, ben c’est la preuve par 3, l’âge du capitaine et l’envergure des ailes des mouettes, qu’on est un gland. Oui, elle est pas sympa, Ginette. Un peu vénère.

Sauf que tiens, pour la peine, Ginette n’a pas tellement envie de critiquer Sauval, parce qu’en fait, Sauval, il fait vachement bien son boulot d’historien, et Deutsch, lui, a un peu oublié de lire Sauval dans le texte (il a pris la version Spirou, y’avait que ça à la bibli) :

Deutsch fait donc remonter le Louvre aux Francs, à Childéric Ier pour être précis (vous excuserez l’absence de photo de la page, je n’emmène pas mon petit Métronome en vacances sous la pluie bretonne, on a bien assez à supporter avec le mauvais temps. Et comme j’ai vu les glandus sur les forums et certains blogs crier : « faussaires ! faussaires ! vous avez déformé la citation de Deutsch, c’est pas ce qu’il dit », je le renvoie aux interviews et en particulier à celle citée au dessus, où il dit clairement que si, si, on avait bien compris). Apparemment il voulait dire Childebert Ier (fils de Clovis. Ça tombe bien, LD parlait en effet du fils de Clovis), parce que de Childéric (père de Clovis), point dans Sauval. Mais alors ouh là, non non, dit Sauval, Childebert, il n’a pas construit le Louvre :

Voilà pour Childebert. « Raillerie ». Je ne vois pas qu’elle partie Deutsch n’a pas compris. Bon admettons qu’il ne date pas le Louvre de Childebert directement, mais qu’en en fait il se contente de préciser que l’étymologie saxonne expliquerait une datation… à l’époque de qui, en fait ? Non parce que le Saxon, c’est utilisé sur une période importante.  Supposer une datation sur une étymo, c’est déjà hyper-risqué, mais dire : ‘voilà, ça remonte à l’époque de Childe-truc à cause de l’usage d’un langage’, c’est du cliff-diving avec un couteau-suisse. D’ailleurs, Sauval, se garde bien d’assurer quoi que ce soit, il est bien trop malin pour ça :

Vous remarquerez que non seulement, l’étymo saxonne vient après plusieurs autres suppositions, que Sauval utilise un conditionnel « pourrait », et introduit carrément le tout par « Sans rien trouver qui m’ait contenté. » Il affirme trop des choses Sauval, dites donc !

Deutsch a lu juste le dernier paragraphe et roulez jeunesse. Ça donne une toute autre vision de sa méthode historiographique. En fait, je suis presque surprise qu’il n’y ai pas plus d’âneries dans ce livre.

Il est nul en datation (et en lecture), okay. Okay. J’ai gagné cette manche. Mais au fond c’est quand même rien du tout, se tromper sur le Louvre, de quelques siècles, tout le monde s’en tape au fond, c’est une belle histoire, le Louvre, 7 siècles dans les dents ou pas. « D’façons Madame, après nous le Louvre… » (Gaffe, tu vas l’avoir ta beigne, le Bigorneau) Heu… oui, mais… pourquoi c’est cet exemple qu’il a décidé de défendre d’arrache-pied plutôt qu’un autre ? Comme dirait l’autre : 7 siècles, ça tâche, mais c’est que du gros rouge, c’est pas la fin du monde. Le Louvre c’est juste un gros château en plein cœur de Paris. Qui a été pendant très longtemps le château des Rois de France. Et le dater de Philipe-Auguste (1165-1223) (qui n’en a jamais fait son palais, précisons) ou le dater de (presque) Clovis, premier roi catholique franc qui « fonda » la Franceu Éternelleu (ou pas), ben ça fait pas le même effet.

Parce que si vous le datez de (presque) Clovis, vous expliquez qu’il a été bâti par les rois, puis habités par les rois, depuis les premiers rois francs jusqu’à Louis XIV (dernier roi du Louvre),  vous démontrez la loooongue continuité de la royauté française (qui n’existe pas : la monarchie franque et la monarchie d’Ancien régime, ça n’a rien à voir), qui est la looooongue continuité de la France : en deux mots, comme en cent, la royauté, la monarchie, c’est la France, regardez le beau symbole fort que je vous offre sur un plateau. Et n’oublions pas non plus que mettre en plein cœur de Paris un Louvre aussi « essentiel », et ce depuis les Francs, c’est dire très clairement que ah ah, Paris, c’est quand même le centre incontesté du pouvoir en France : et Paris-centre du monde, c’est quand même une belle « raillerie ».

Non, non, Deutsch n’est pas un idéologue qui fait du prosélytisme  royaliste. Oh non, dites. Ça se verrait quand même s’il osait. Il ne transforme pas le Louvre en symbole hyper-clinquant de la Monarchie Éternelle. Et il ne se vante pas d’être royaliste dans la moitié de ses interviews de promotion du livre (mais jamais de ses films… étrange, non ?),  il n’arbore pas des signes ostentatoires, ne nous explique pas que depuis 1793 notre civilisation est finie. Non, nous sommes de mauvaise foi (forcément, ch’uis une fille).  On se fait des idées (forcément, ch’uis une gauchiste). On est bien aidés (forcément, t’es prosélyte).

Lorànt Deutsch, Septembre 2011
Il arbore aussi régulièrement une « chevalière aux armes de la France, d’azur à trois fleurs de lys ».
Je ne fais pas de prosélytisme, pas bô, ô non, mais j’assume bien. Mais BIEN, einh…

Sur ce point, d’ailleurs, je suis en profond désaccord avec certains historiens et/ou observateurs qui regrettent que le débat se soit déplacé vers la politique et l’idéologie plutôt que d’être resté sur l’absence de méthode et les erreurs historiques. D’abord, il ne s’est pas déplacé tout seul, il a été déplacé, ce qui est un problème lié aux médias (le problème des médias est important dans cette histoire : s’ils avaient fait leur boulot de critique dès le début, on n’en serait peut-être pas là). D’autre part, les problèmes de méthode et les erreurs sont intégralement liés à l’idéologie de Deutsch, ils en découlent. Il n’aurait pas « mal lu » Sauval s’il n’avait voulu y lire ce qui correspondait à son idéologie. Il n’aurait pas « oublié » de mentionner Hillairet qui vieillit vachement moins le Louvre . C’est le faire passer pour un benêt (qu’il n’est pas) que de dire qu’il n’a fait ça que par maladresse ou ignorance, et c’est minimiser la portée de ses manipulations que de les prendre pour de simples erreurs. Pour moi, un livre avec des approximations « innocentes », ça ne cause pas le même genre de dégâts que des transformations de faits qui suivent une ligne directrice.

Revenons-en à notre affaire. Je pourrais dire qu’il est dommage pour Deutsch d’avoir aussi mal choisi un exemple aussi facilement démontable pour se défendre, mais justement non, puiqu’il l’a choisi volontairement. D’ailleurs, à part un article qui souligne que Sauval ça date un peu, tout le monde a gobé poliment : ben oui, il a une source. Donc c’est vrai. Je n’ai qu’une chose à dire :

J’ai des sources !

Non, le problème avec Deutsch, c’est qu’il a décidé de ne pas se défendre sur l’Histoire (mazette, en débat, il doit être faiblard pour défendre sa passion). Le seul « argumentaire » de Deutsch, c’est d’attaquer directement son premier détracteur, William Blanc. Hum… okay. C’est classe. Le débat s’élève… Puis alors, je vous dis pas, le niveau des attaques est sidérant :

« Toute cette polémique est partie d’un étudiant en histoire qui a pris mon livre pour cible et s’acharne depuis six mois à détruire mon travail et insinue que je suis le relais d’une idéologie. »

« Un étudiant qui m’attaque depuis le début (…)  C’est de la jalousie. (…) Ils font fausse route mais c’était voulu de leur part car ils cherchaient une visibilité et une médiatisation. C’est réussi! »

« Tout repose sur les propos d’un étudiant qui a une vision de l’histoire différente de la mienne. Qui entend se faire voir. Et qui a trouvé de l’écho auprès de certains élus. »

« Ce n’est pas grâce à ses vidéos amateurs (sic) sur Paris qu’il se serait fait connaître » (oui « amateure » prend un e, puisque « vidéo » est féminin)

« Un étudiant ». Quand j’entends ça, moi je sors ma réac intime pour lui demander l’heure, et elle au mot « étudiant » dans la bouche méprisante de Deutsch, elle entend « sale méchant petit con ignorant de licence (deuxième année) ». Pas un doctorant. Deutsch évite soigneusement le mot. Parce qu’un doctorant, ce n’est pas un « étudiant », il n’étudie rien, il cherche, (chapeauter par un directeur de recherche de fac). Même Deutsch ne peut pas faire mentir ça.

Et puis, c’est un étudiant « jaloux ». De quoi ? Que Deutsch ait du succès avec ses livres ? Non, pas vraiment. Soyons clairs, on est jaloux quand on se bat sur le même terrain (la publication, par exemple) et qu’on n’a pas le même succès. Aucun des détracteurs de Deutsch n’a publié de livre. Ils s’en foutent. Par contre, ils sont confrontés tous les jours à des gens qui ont cru les imbécilités de Deutsch et les ont prises pour la vérité toutes crue. Et honnêtement, personne n’aime perdre son temps à démonter la pseudo lignée royale de Jeanne D’Arc (histoire vécue, merci bien 😦 )

« Une vision différente de la mienne ». Alors là, marrons-nous un bon coup. Un philosophe a le droit d’avoir une opinion différente de celle d’un autre, un politicien de droite a le droit de se foutre sur la mouille avec un politicien de gauche, et inversement, les politologues et les économistes peuvent s’envoyer des missiles sol-air par médias interposés : c’est cool. Mais imaginez un peu, un historien ose critiquer un non-historien qui fait de l’Histoire, sacredieu, mais c’est juste un type qui veut se faire voir ! Il vole très haut ce débat, je vous jure. Que les réacs écrivent des livres, j’ai envie de sortir ma Lapalissade du mois, mais euh : c’est bien normal! Qu’ils écrivent ce qu’ils veulent. Pas contre, et là il faut arrêter de prendre les gens pour des cons, on a le droit de critiquer ce qui scientifiquement est faux et de dénoncer ce qui est idéologiquement marqué, surtout quand ça avance masqué. C’est exactement ce que font politiciens, philosophes, économistes, politologues et autres, sans que l’existence de cette critique ne fasse tressaillir d’horreur les gardiens hyper-moraux de la liberté d’expression. Et empêcher la critique « de gauche » ou historique (qui ne sont pas les mêmes) en les ravalant à du stalisnisme ou à de la jalousie, c’est bien plus une atteinte à la liberté d’expression que de demander à UNE  mairie d’arrêter de faire de la pub (d’ailleurs, le site de Goliard[s] précise même qu’eux ne sont pas pour qu’on enlève la page de pub. Personnellement, je ne suis pas d’accord, là-dessus : la pub gratuite pour un truc auquel la Ville n’a pas participé, non.).

La dernière phrase, c’est le rase-moquette de l’argumentation de Deutsch : d’ailleurs, cet énergumène d’historien ose faire des vidéos nulles, « amateures », sur Paris. En fait, non, il n’en fait pas, et Deutsch avoue même qu’il n’a pas regardé en entier la seule vidéo qu’il a trouvée, qui n’est pas du tout ce qu’il prétend (et moi j’ai décidé de ne pas la linker, parce que c’est vraiment du n’importe quoi cette histoire). Mais c’est encore une fois révélateur de la « méthode Deutsch » : j’ai des sources, mais je les ai mal consultées, et je leur fait dire n’importe quoi. »

Et pour peu que Lorànt Deutsch se sente seul, attaqué dans son coin par une armée de mécréants d’ultra-gauche assoiffés de sang, rassurez-vous encore, il s’est découvert une armée de défenseurs très sympathiques qui doivent lui donner, même à lui, des sueurs froides la nuit, entre deux cauchemars sur Sauval. Parce qu’il faut bien comprendre que l’idéologie de Métronome plait à beaucoup de gens (1,5 à 2 millions d’exemplaires vendus, version des manifestants contre version de la police), pas seulement parce qu’elle est amusante (ou pas), mais aussi parce qu’elle glorifie une Histoire de France millénaire, une Histoire de la France la vraie, une Histoire de Nos frontières, de Notre culture, de Notre identité.

Identité, le mot est lâché. Bouh, cachez les plus jeunes, protégés les faibles, et surtout, surtout, dernière précaution d’usage : un sabre japonais, contrairement aux armes automatiques, ne sera jamais en manque de munition… (oui, j’ai lu quelques manuels en prévision de la Zombipocalypse). Métronome, c’est un peu le bréviaire qu’attendaient avec impatience un terreau très frais de gros réacs et d’allumés de l’antimondialisation, de l’islamophobie, de la dénonciation de la gauche internationnaliste-bienpensante-penséeunique-francmaçonne, les Identitaires (3). Oui rien que ça.

Pour eux, Gallo, c’est trop roman historique, et ça a pris un coup de vieux. Minc, c’est très sarkosyste, coucou opportuniste qui s’approprie les idées des autres, mais qui n’a pas la vraie foi de l’Identité Nationale. Ferrant, c’est un historien, aussi réac soit-il, il aura toujours contre lui cette tare immonde. Seycher ne s’intéresse qu’à la Vendée.

Deutsch par contre, c’est un « saltimbanque » (pour reprendre le mot de ses défenseurs. Acteur ou comédien, c’est pas assez sautillant). Un type sympathique, le gendre idéal, pas un universitaire « assis derrière son bureau à décrypter des archives médiévales« , mais un passionné qui marche sans fin dans les rues de Paris (sortez vos violons). Il ne raconte pas une Histoire chiante comme les autres, lui, il raconte des histoires, il est ludique, c’est un conteur né (ou alors, c’est Emmanuel Heyman, son ghost-writer. Mais conteur, c’est plus ce que c’était ; avant on avait Pierre-Jakez Hélias, c’était d’un autre niveau.). En gros, il présente bien.

La com et la propagande, c’est le nerf de la guerre. Un baltringue comme Casali qui opéra-rockise Napoléon pourra plus facilement vous faire croire que Napoléon, Louis XIV, Clovis, Henri IV, la Fée Clochette ont été rayés des programmes scolaires, ce qui bien sûr est à mourir de rire (encore que la Fée Clochette, elle, n’a pas survécu à l’épuration) que Laurent Wirth, doyen du groupe histoire-géographie de l’Inspection générale de l’Éducation nationale (c’est vachement moins glam) ne pourra vous convaincre du contraire : et pourtant, il le sait bien mieux que Casali, puisque c’est lui qui les fait les programmes !

« Les Jeunesses Nationalistes-Revolutionnaires défilent avec rangers et fanions, le 9 mai 2011 à Paris »
© http://www.streetpress.com/
Vous ne me croirez peut-être pas, mais les extrémistes de droite aiment beaucoup la Fée Clochette

Tout à commencé avec l’association Paris Fierté, de l’extrême-droite catho qui fait des marches pour Sainte Geneviève, « mémoire et fierté » (et les mecs, je crois qu’on s’est croisé à votre dernière marche anti-avortement !), qui a lancé une pétition pour sauver Deutsch des Griffes du Mal. Reprise aussitôt par Bloc Identitaire, partenaire historique de Paris Fierté,

« Les élus du front de gauche ont mené un procès stalinien à l’encontre de Lorànt Deutsch. Selon eux, pour faire un bon ouvrage il faut être républicain et vouer un culte à Robespierre. Et surtout, les élus du partis de gauche se positionnent encore une fois contre l’identité et le patrimoine français. » (cité par Les Inrocks)

puis par l’Oeuvre Française sur le site Jeune Nation (que j’avais déjà cité) :

« En parfait exemple de l’anti-France cosmopolite qu’elle représente jusqu’à la caricature, la gauche corrompue, bobo et mondialiste s’en prend désormais au Métronome de Lorànt Deutsch par sectarisme idéologique et par haine viscérale de tout ce qui est Français. [Lorànt Deutsch fait redécouvrir l’Histoire de France] Autant dire que c’est précisément ce qui fait vomir tous les petits sectateurs de cette gauche idéologique libérale et maçonnique pour qui la France n’est née qu’en 1789. »

J’aime beaucoup Jeune Nation. Des p’tits jeunes sympathiques que j’inviterai tout de suite chez moi pour refaire la déco si un jour je veux faire tomber une cloison à coup de barres de fer. Les Inrocks rappellent que l’Oeuvre Française dont ils dépendent est « un mouvement pétainiste fondé en 1968 par Pierre Sidos ». Tiens, et puisqu’on parle de pétainistes, nos amis de Rivarol ne sont pas en reste avec cet article qui commence plus ou moins avec cette phrase culte et hallucinante :

« En un mot, de vrais historiens, ceux qui souscrivent sans doute entièrement à l’histoire telle qu’elle est racontée dans les manuels de l’EducaSion Nationale, s’émeuvent de ce que leurs impôts financent le projet d’un catholique royaliste. Que devraient dire les nationalistes, qu’on gave de fictions anti-pétainistes et exterminationnistes à longueur d’année? »

Rivarol, les deniers soutiens des pétainistes, travail, famille, patrie, p’tites fleurs. (quand je pense que Rivarol est en vente dans mon Auchan, à hauteur de mains des gosses…)

L’article des Inrocks cite aussi, avec une capture d’écran incomplète, un article de Minute. Ma limite perso à la connerie étant Minute (oui, je sais, j’ai réussi à survivre à Jeune Nation et Rivarol, mais pas à Minute, allez comprendre), vous n’aurez pas de lien direct vers leur site. Mais pour se venger, on peut aussi allez découvrir Nouvelles de France (et l’étrange rédacteur de l’un de ces articles, François Préval, qui sur cette histoire Deutsch se dit docteur en Histoire, précision qu’il n’a jamais donnée pour aucun de ses précédents articles sur le site. Précision invérifiable puisqu’il n’existe aucun François Préval dans les recherches Google que j’ai faites — ni historien ni docteur ou doctorant, ni quoi que ce soit ; il a dû le passer il y a longtemps son doctorat… ou pas — et surtout aucun François Préval n’existe pas en dehors du site très droite bête qu’est Nouvelles de France. Par contre ses articles sont cités par des blogs NDPNouvelle Droite Populaire, écusson à fleur de lys et idées d’extrême-droite identitaire — et par le site d’Action Française. Un vrai-faux historien et que du beau linge).

N’oublions pas de citer les soutiens historiques de LD, le Bréviares des Patriotes (4) (linkés régulièrement par le Facebook officiel de Lorànt Deutsch), Riposte Laïque, qui comme son nom l’indique est un groupe d’hyper-catho « laïque » sur l’Islam (bien sûr…), l’argumentaire très bien monté et néanmoins complètement débile de Métamag (« L’histoire : apprendre les racines du futur »), sans oublier nos amis du Figaro (oui, moi je classe maintenant Le Figaro à l’extrême-droite. Parce que, je les aime pas, voilà. Et que je suis de très mauvaise foi sur Le Figaro. EDIT : en fait, non, dites : il semblerait bien que l’objectif à long terme soit de faire du Fig un vrai journal de la Droite dure — lien Médiapart pour abonnés.).

Et pour finir en beauté cet article qui commence à devenir long, le FN, site officiel. Aïeuh.

Hé bien dites donc, mes agneaux, en voilà un beau et intéressant débat qui aura élevé nos intellects et révélé les plus beaux esprits de toutes les plus belles élites de notre bien formidable Nation ! Je regrette pas d’être passée. Par contre, je regrette un peu la critique historiographie, morte de sa belle mort, sur la Place de l’Hôtel de Ville à l’heure de l’apéro… Il faisait presque beau sur Paris, mais on avait un peu froid…

***

(1) Oui, ça a déjà été très bien ailleurs, mais bon,  ça n’est jamais mauvais de refaire une argumentation qui en confirme une autre s’il elle peut permettre de démonter une arnaque. Pour une autre analyse passionnante, allez voir . (retour au texte 1)

(2) Mais quel baltringue, ce mec : je suis allée voir sa référence sur la canonnade de Juillet, dont il dit dans le livre : « À coups de canons tirés du haut de Montmartre, la Commune de 1871 tente de détruire cette colonne qui, pour ces Républicains extrêmes, reste un symbole d’alliance entre un souverain et son peuple. La colonne reste debout et la République aussi. » (page 336). Sa référence, c’est Eugène Hennebert, un livre particulièrement anti-communard :

Dans le Paris bien-aimé de Lorànt Deutsch, le Panthéon est donc sur la Butte Montmartre et les abords de la place de la Bastille, à deux pieds près, c’est tout pareil que la Colonne de Juillet

Oh allez, on chipote, einh ?…

Surtout qu’elles sont Versaillaises, ces batteries, et qu’elles sont donc destinées à casser du Communard…

(retour au texte 2)

(3) Si toi aussi, tu veux jouer à retrouver les méchants « France-aux-français » parisiens, qui se trouvent peut-être en bas de chez toi, ça tombe bien, certains sont allez faire une petite carte découverte pour toi. Cool, de longs week-ends de découverte anthropologique en perspective, youpi !(retour au texte 3)

(4) Avec un programme qui fait chaud au cœur, je vous jure : « Le Bréviaire des Patriotes est un site web d’information et de réflexion patriotiques, voué à informer et à rassembler les patriotes de tous bords. A travers l’étude de l’actualité, décryptée par l’Histoire, nous luttons pour un éveil des consciences et de la nation, dans l’espoir de renouveler un jour avec notre souveraineté et, à terme, notre grandeur passée. Notre ligne patriotique s’attachera à dénoncer au mieux les dérives actuelles du mondialisme et du sans-frontiérisme, et à promouvoir les éternelles valeurs conservatrices, protectionnistes, bonapartistes et gaullistes de la France.  » Mayday… (retour au texte 4)

Au fait, pardon, j’mexcuse, WordPress spamme et fait des trackbacks/pings sans mon consentement, désolée 😦

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Le débat Métronome est-il une guerre de l’ultra-gauche ?

At last, at long last, le débat sur Métronome est enfin relayé par les médias. C’est pas trop tôt.

La première salve est venue des historiens de Goliard[s] et Histoire pour Tous qui, après une looooongue lutte pour se faire entendre, ont réussi à alerter quelques médias, et aussi plus surprenant, de Pierre Assouline  : dans l’ordre de publication, Rue 89, L’Histoire (Assouline, donc), Libération, Huffington Post, Arrêt sur Images.

La deuxième charge arrive, elle est lourde (puisque, enfin, le débat est relayé auprès du grand public avec dépêche AFP et tout le toutim), mais elle révèle déjà quelques problématiques.

De quoi s’agit-il ? De la gauche extrême de la Mairie de Paris (c’est à dire le PC et le FdG) qui demande que la Ville arrête la promotion du livre. Et le PS ? En la personne de Delanoë, qui a décerné la Médaille Vermeille de la Ville de Paris au livre, et de Robert Hue, maintenant affilié à un groupe proche PS, qui en a fait lourdement la pub dans l’émission Bibliothèque Médicis (en n’hésitant pas à prétendre, sans aucun fondement, que Deutsch a une formation d’historien. Merci La Chaîne Parlementaire, l’info, la vraie…), le PS a participé sans réfléchir de l’acritique générale du Métronome (et ce ne sont que deux exemples). Difficile de revenir sur des positions qui s’affichent très clairement sur le site de la ville de Paris. Sauf que la ville de Paris n’a pas à faire de pub pour un produit commercial à l’élaboration duquel elle n’a pas pris part : c’est une donnée simple, pourtant, la neutralité commerciale ?

C’est sur ce point que le PC et le PdG proteste : Deutsch écrit bien ce qu’il veut, mais non non NON, la Mairie de Paris n’a rien a faire dans cette galère. Car Deutsch est historiquement contestable et contesté sur l’Histoire de France, mais encore plus sur l’Histoire de Paris :  pour ne prendre que ce détail, sa vision tronquée de la Commune de Paris (un paragraphe dans le livre, rien dans le docu) est un scandale. Même ses pires ennemis ne l’ont pas effacée des livres d’Histoire. Comment peut-on parler de l’Histoire de Paris sans la Commune ? C’est absurde, non ? Ce qui est plus absurde encore c’est que la Ville fasse la promotion d’un livre qui nie presque La Commune (un paragraphe, merde !) alors que la Mairie a fait apposer l’an dernier, pour le 140 ème anniversaire de la Commune, une plaque commémorative à la mémoire des fusillés de la caserne Lobau, dans la rue même de l’Hôtel de Ville de Paris.

Pourtant des livres historiquement contestables il en existe d’autres, non ? Mais la Mairie ne fait pas de pub pour Minc ou Gallo que je sache. Pire, elle permet Lorànt Deutsch d’aller raconter des âneries à des gosses dans les écoles primaires parisiennes :

Cours d’histoire survoltés avec le comédien… par mairiedeparis

Et que répond la Mairie de Paris à cette accusation précise ? :

« Nous n’avons jamais considéré que le Métronome était un livre d’histoire et aucun cours autour du Métronome n’a été donné par l’auteur dans un établissement municipal. « 

Ah bah, dites, hey c’est moi qui est sans doute mal compris Lorant Deutsch dans une classe de primaire de Paris, le logo « Paris.fr » incrusté sur la vidéo, la vidéo postée sur le compte Dailymotion de la « mairiedeparis et le fait que la vidéo soit présentée sur la page de la Ville précédemment citée. Non, c’est vrai que les détracteurs sont d’hyper-mauvaise foi pour le coup… méchants détracteurs.

Le PC et le FdG demandent donc que la Ville redeviennent neutre sur le sujet et arrête de faire la promotion de Deutsch, et de s’en servir officieusement comme d’un outil pédagogique. Ils sont très clairs sur ce point : il n’est pas question d’interdire le livre, et puis quoi encore ?

« Mais chacun est libre de lire ce qu’il veut ?

Absolument. Et le succès de ce livre démontre une soif de connaissance, un intérêt certain pour l’histoire de la ville de Paris que l’on peut saluer.

Je ne suis pas pour la censure. Tout le monde est libre d’acheter son livre, mais il ne faut pas prendre ce qui est écrit à l’intérieur pour une vérité historique. »

Et c’est là que le débat a dérapé.

Car les journalistes, qui ne sont pas orientés idéologiquement, nonnonon, oh là là, mais qu’allons-nous chercher là…,  se sont chargés de déplacer le débat de la simple information à la dénonciation des « rouges ». Petit florilège de titres et d’extraits pour faire peur dans les chaumières :
Pure People : « Lorànt Deutsch, ‘Le Métronome’ : La violente polémique reprend de plus belle »

Violente ? On a brûlé des bagnoles pour la luuuuutte finaaaaale contre le Métronome et j’étais pas au courant ? Dans l’article Paris est « déchiré » (mais libéré ? non ? non) et  » Lorànt Deutsch a probablement d’autres chats à fouetter » : écrire un autre livre d’Histoire. Chouette…

Notez aussi l’usage de la photo : un Lorant souriant et signant son livre à une dame tellement chic qu’elle a le foulard qui hurle « 16ème arrondissement foreeeeeeveeeeeer !!! »

MyBoox : « Le Métronome de Lorànt Deutsch : « hostile à la République » ? »

La question étant une reprise d’un tout petit bout de la déclaration du FdG, c’est une manière toute simple d’invalider tout ce que l’on reproche à Deutsch. Malin, non ?

France soir : « Le livre de Lorànt Deutsch critiqué par des communistes »

Reprise de la dépêche AFP et titre neutre, sauf que, sauf que… c’est classé dans « Vis ma vie de people » : holé !! En voilà un débat qu’il devient sérieux d’un coup d’un seul. Et le FdG ne proteste-t-il pas justement contre la « pipolisation culturelle » ? La réponse est claire.

La photo est sans ambiguïté non plus, Deutsch sourit tellement que j’en ai mal aux zygomatiques pour lui.

Evene : « À Paris, les communistes réclament la tête de Lorànt Deutsch »

Ah, ça ira, ça ira… Ouais, mais non, les gauchistes sont contre la Veuve, c’est ballot.

La Dépêche du Midi : « Pourquoi le Front de Gauche s’en prend au best-seller de Lorànt Deutsch ?

Alors que le titre reprend l’interview d’Alexis Corbière, le Secrétaire national du PdG, et reste neutre (puisque c’est une interview), le titre est volontairement orienté vers la guéguerre des gauchistes. Purement gratuit.

Méditerrannée : « L’auteur de « Métronome » dans le collimateur des communistes de Paris »

Dis Môman, t’aurais pas vu ma lunette de visée, paraît que la chasse au Royco est ouverte !

Non mais sérieusement…

A part ça, ils recopient l’article du Figaro (cf ci-dessous)

Staragora : « Lorant Deutsch clashé par le Parti communiste »

Menly (scroll) : « Le PCF parisien demande l’arrêt de la promotion de  »Métronome » de Lorant Deutsch »

Très sobre, la dépêche qui ne fait pas 15 lignes, se demande  » si le groupe PCF-parti de Gauche du Conseil de Paris s’ennuie » (euh… non) et trouve que la « dernière victime des élus communistes » fait l’objet d’ « une protestation gratuite qui frôle l’hérésie… ». A l’Inquisitio, les hérétiques ! Ah non, merde, ça aussi, on est contre :S

– Le Nouvel Obs (gros morceau, ils se sont fendus de TROIS articles sur le sujet) : une reprise AFP,  « Polémique : Le « Métronome » agite la gauche parisienne« et « Lorànt Deutsch énerve le Parti de Gauche« . Et un tweet dévastateur : « Lorànt Deutsch et son « Métronome » énervent les mélenchonistes de la Mairie de Paris »

Vous avez remarquez comment ils ont assimilé toute la gauche parisienne au PdG dans les deux premiers articles ? C’est beau la désinformation, quand même. Et Mélenchon ? Pourquoi l’amener dans la conversation alors qu’il n’est jamais intervenu ? Pourquoi ravaler d’un méprisant surnom tout un parti à en l’assimilant à l’un de ses représentants? Le PdG n’existe donc pas en dehors de Mélenchon ? (c’te bonne blague)  Encore une fois, la désinformation, c’est merveilleux (surtout venant d’un journal officiellement à gauche, qui a depuis longtemps jeté toutes convictions aux orties 😦 ) . Quant aux agités du bocal qui s’énervent…

ActaLitté : « Le Métronome de Lorant Deutsch fait (toujours) polémique »

Cet article mérite qu’on s’y arrête deux minutes : parce qu’il est celui qui prend le plus ouvertement parti pour Lorànt Deutsch (tout en faisant preuve d’une ignorance du sujet évidente : « il va prochainement être adapté par France Télévision sur les petits écrans. Même si le Métronome pourrait faire l’objet du bon téléfilm instructif de l’été » . Hey, Morganette, ils l’ont déjà adapté à la télé, et il a été diffusé deux fois !), et qu’il s’agit visiblement d’un article de commande de la part de Deutsch ou de son entourage.

L’article commence par se demander s’ « il n’est pas impossible qu’un tabou républicain plane dans cette polémique, car toute prise de pouvoir est malheureusement source de violences« , en réponse aux mention de la Révolution et la Commune, ce qui est en résumé la théorie de Deutsch sans les fioritures du livre. L’article ajoute « Lorant Deutsh ferait alors passer les révolutionnaires pour des hommes sanguinaires, « nouveaux persécuteurs » qui « saccagèrent » une abbaye bénédictine, ou bien décrirait tout simplement le cours des évènements. » (sans point d’interrogation)  C’est si gros que j’en ai presque éclaté de rire. Ensuite, l’auteure de l’article précise que Deutsch a déjà contacté le site par le passé pour défendre ses opinions politiques et « littéraires ». Pourquoi ce site ? Il n’est pas politique, uniquement tourné vers les livres et l’édition, et assez curieusement, c’est un des rares à l’avoir critiqué pour son conservatisme il y a déjà plus d’un an. Curieux. Le retournement est trop spectaculaire pour être honnête.

Le Figaro : « Lorànt Deutsch attaqué par des élus communistes »

Ben oui, mais non, en fait, il ne s’agit pas d’attaquer le petit bonhomme, mais son bouquin. Et en fait, non, il ne s’agit même pas d’attaquer le bouquin, mais de rappeler la Mairie de Paris à une certaine neutralité et à une certaine morale politique contre le mercantilisme et la pipolisation.

Pour le reste, c’est le Figaro, quoi. Non attendez, ce sont quand même les seuls qui ont fait leur travail de journalistes en citant la Mairie (cf plus haut leur réaction trop poilante sur l’utilisation du Métronome dans les écoles) et des sources proches de Deutsch : les sources, on les connait, ils trollent sur les site, les forums, les blogs qui dénoncent l’imposture historique du Métronome, ce sont des fachos 😦 (et l’un d’eux est possiblement Deutsch lui-même).

– Et pour couronner cette épiphanie de Métronomophilie, le jour même, Paris Dépêches, le site web du Grand Paris, s’est fendu d’une hagiographie qui m’a mis les larmes aux yeux, c’est tellement bô, tiens je m’en vais trouver la foi Deutschienne ! (non non, on ne fait pas la promo gratuite du Métronome, que des menteries…)

Mais revenons à l’article du Figaro, et à ce que dit en off Deutsch et sa clique et qui ressort finalement de l’orientation que les journalistes ont donné à leurs articles :

« cette vaine polémique ourdie par des historiens ultragauchistes (…) Il semble que cette soudaine polémique soit surtout proportionnelle au phénomène d’édition que constitue le Métronome. Et de poser la question: cette controverse aurait-elle existé à moins de 10.000 exemplaires vendus? »

La polémique est-elle liée aux chiffres de vente ? Ben oui, hé!, benêts : si le livre s’était peu vendu (petite remarque : 10 000 exemplaires en édition, c’est déjà une très bonne vente), il ne serait pas encensé par la Mairie de Paris, et le Service Public n’aurait pas dépensé l’argent du contribuable pour une arnaque et on n’aurait pas à se manifester. Car en l’occurrence : C’EST CONTRE CES DEUX POINTS EN PARTICULIER QU’ON PROTESTE !

La polémique est-elle une guerre de l’ultra-gauche et des historiens ultra-gauchistes ? Dis maman, c’est quoi l’ultra-gauche ? Moi je sais pas. Enfin si vaguement,… quand on me dit ça, je pense trotskystes, NPA, Force Ouvrière. Pas le PCF qui n’est plus à l’extrême-extrême-… pardon, l’utra-gauche depuis longtemps. Pas le PdG qui se situe entre le PS et le PC. Vous avez-vu des trotskystes dans les rangs des élus de la Mairie de Paris, vous ? Autant pour l’ultra-gauche.

Et les historiens ultra-gauchistes ? Pas mieux. Un seul de ces historiens est militant… au PS ! Les autres, justement, refusent l’affiliation politique dans cette polémique puisque tout ce qui les intéresse, c’est de parler d’Histoire. La seule gauchiste dans cette affaire… c’est moi ! (Et je suis Communarde 😛 , pas communiste, ni trotskyste : j’en ai rencontré des vrais trotskystes, ils me foutent la trouille) Et je ne suis pas historienne. Autant pour les historiens ultra-gauchistes, donc.

D’où vient cette idée que tout ça est une querelle ultra-gauchiste (à part des trolls fachos qui pourrissent le débat sur internet) ? Simplement du fait que ce sont eux, les premiers, l’ultra-gauche, qui ont accepté de laisser s’exprimer ces historiens dont les médias plus traditionnels ne voulaient pas entendre (ce n’est bien plus tard, par exemple, que Libé a enfin accepter de publier un papier). Aurait-il fallu refuser, sous prétexte que l’ultra-gauche serait infréquentable ? Pardon, mais en ce qui me concerne, Minute est le seul média infréquentable, et pourtant très fréquenté, ces temps-ci… Est-ce que le problème qu’il faudrait soulever n’est pas de savoir pourquoi pas un seul média traditionnel n’a accepter de faire son travail et de relayer ce qui était une critique légitime ?

Alors non, ce n’est pas une guerre de l’ultra-gauche, ce n’est pas une querelle partisane, ce n’est même pas un conflit idéologique, et les historiens ne veulent pas la tête de Lorànt Deutsch (mais moi je veux bien la tête de son troll attitré, j’ai de la place au dessus de mon canapé) : c’est une querelle historiographique. Et tout ce que veulent les historiens, c’est un vrai débat d’Histoire (public) sur le sujet, tout bêtement. Pour contrebalancer l’Histoire sans nuance de Deutsch.

Ah, mince, ce n’est pas assez ultra-caricatural.

On est vraiment désolés.

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Splendeurs et Misères de l’Histoire de France

Comme j’en ai ma claque du phénomène Métronome, comme le quatrième épisode m’a mise vénère (pour parler mal), comme les plans com’ parfaits qui mangent les petits n’enfants le soir au coin des bois, ça me hérisse le poil du dos au réveil, j’ai décidé d’envoyer une lettre au directeur du Noubel Obs Laurent Joffrin (oui, le machin qui sourit aux audacieux, du truc, du…, voilà). Bon c’est vrai, écrire aux Inrock pour parler d’un nouveau réac, ça aurait été sûrement mieux, mais les Inrocks ont décidé d’ignorer superbement le Métronome (et donc de ne pas faire le travail de critiques), du coup je m’attaque plutôt à ceux qui lui ont ciré les pompes.

Je doute que ma lettre soit lue (surtout que, hum, en docu word, elle fait 7 bonnes grosses pages et j’ai pas dit la moitié de ce que je voulais dire), mais bon qui ne tente rien n’a pas de chocolat à la fin du repas.

Je me suis plutôt concentrée sur le côté glauque réac limite nausée du matin (et du soir, désespoir) de Deutsch tel qu’on le voit dans les interviews (les critiques ne lisant pas les livres, ne regardant pas les docus, au mieux, on peut espérer qu’ils lisent parfois les interviews…), pour le côté histo, je renvoie vers qui-de-droit, les historiens-trop biens (parce que simplement, je ne tiens pas la route personnellement au niveau Histoire, sur le Moyen Âge par exemple), même si j’ai synthétisé dans ma lettre, quand même, quelque arguments essentiels qui viennent d’eux et il faut rendre à, ce qui appartient à (l’extrait sur Détour en France, la critique est de Goliards, par exemple).

Excusez le ton un peu formel parfois (mais je me lâche un peu plus à d’autres endroits).

« Monsieur le Directeur,

Il y a 33 ans, dans les pages de ce journal se jouait une querelle critique opposant Pierre Vidal-Naquet Et Bernard-Henry Levy, philosophe se piquant à l’occasion d’un livre, Le Testament de Dieu, de faire de l’Histoire. Son intérêt pour la matière aurait été profondément louable (car l’Histoire n’est pas et ne doit pas être le pré carré des historiens) si, comme le soulignait à l’époque Pierre Vidal-Naquet, BHL avait pris le temps de faire oeuvre d’historien, d’étudier ses sources, et de ne pas faire la preuve d’une inculture désinvolte en faisait par exemple témoigner Himmler au procès de Nuremberg, du fin fond de sa tombe bien sûr, puisque celui-ci s’était suicidé juste après son arrestation.

Vidal-Naquet s’était ému que « sans exercer le moindre contrôle, un éditeur, des journaux, des chaînes de télévision lancent un pareil produit comme on lance une savonnette, sans prendre les garanties de qualité que l’on exige précisément d’une savonnette. » Permettez aujourd’hui, à 33 ans de distance, mais avec la même inquiétude, la même colère, la même incompréhension, que je m’émeuve aussi d’un phénomène similaire, mais bien plus troublant, celui du Métronome de Lorànt Deutsch.

J’entends déjà la réponse amusée que l’on pourrait me faire : ce n’est donc que cela ? Malheureusement non, ce n’est pas que cela.

Il y a trois ans, Lorànt Deutsch sortait un livre qui sous couvert de vulgarisation, prétendait revisiter l’Histoire de Paris à travers le Métro, et revisiter l’Histoire de France à travers celle de Paris. Prétendre n’est pas un mot que j’emploie là à la légère… Ce mois-ci, toujours sous couvert de vulgarisation, il sortait une série de quatre documentaires (quatre ! Georges Duby en son temps ne put en faire qu’un seul, et même les docus de vulgarisation d’ARTE ne vont que par deux, lorsqu’ils sont chanceux) reprenant de manière très surfaite la matière de son livre, et pour lesquels le service public et la RATP ont déboursé un million d’euros dont on peut se demander, au visionnage, où ils sont passés : les images 3D sont à peine dignes d’un élève de première année d’Arts Graphiques (et c’est méchant pour les première années) et les consternantes scénettes sur fond vert sont joliment teintées d’un sépia Vieille France dont on imagine qu’il a dû coûté fort cher en post- production vu l’abus qui en est fait.

La vulgarisation est une très belle chose ; elle serait magnifique si on ne lui faisait subir autant d’outrages. Je l’ai dit plus haut, l’Histoire ne doit pas être réservée aux Historiens (sinon pourquoi l’enseignerait-on aux enfants), et la vulgarisation est non seulement louable mais nécessaire. Reste que toute vulgarisation n’est pas digne de louanges. Or il faut bien l’admettre, L. Deutsch, son petit livre et ses petits docus ont été accueillis par une unanimités de vivas qui en elle-même aurait dû vous paraître suspecte. Ce pont d’or des médias, ce plan com’ extraordinaire ont sans doute fait plus pour le succès phénoménal du « titi parisien » (Nouvel Obs 6/11/2009. Quel meilleur moyen d’exonérer à l’avance un auteur de ses possibles erreurs et dérives que de l’adouber de la figure absolument sympathique du titi parisien. Qui pourrait trouver à redire à un adorable « titi parisien » ?) que la bouille sympathique et le succès populaire de l’acteur.

Parler de « phénomène Métronome« , ce n’est pas jouer sur les mots, c’est exposer une réalité troublante, à savoir que le Métronome est un succès éditorial délirant vendu à 1,2/1,5 millions d’exemplaire, et un succès télé presque jamais vu pour France 5, qui a attiré pour chaque épisode entre 700 000 et 1,1 millions de téléspectateurs.

Troublant, car Métronome est un tissu d’âneries historiques, de mensonges et de manipulations de faits, un catéchisme catholique anti-laïc (les deux premiers épisodes sont de ce points de vue-là assez effrayants. Le CSA fait-il son travail ?) et une charge idéologique réactionnaire qui s’appuie sur le royalisme et le catholicisme militant affichés de L. Deutsch. Troublant, le fait que cette charge idéologique qui fait l’apologie d’un sentiment ultra-national (Paris centre de la France, centre du monde), d’une identité nationale franco-française et qui  déchaîne sa haine monolithique de la Révolution française dès les premières pages, ait été diffusé au moment des deux tours de l’élection présidentielle (c’était pourtant assez culotté de la part des programmateurs et pas très subtil !) aurait dû faire réagir, surtout un journal qui se veut de gauche comme le Nouvel Observateur.

Mais personne ne réagit. Personne n’a donc pris temps de lire ou de regarder ces « oeuvres » ? Ne soyons pas plus naïfs que nécessaire, il est plus que probable que la majorité des critiques n’ont pas pris le temps, ou ne l’ont pas trouvé, d’aller plus loin que le premier chapitre ou les premières minutes des documentaires. Les prières d’insérer et le dossier de presse sont là pour remplir les vides, après tout. (Et pourtant et pourtant… dès les premières pages, dès les premières minutes, il y avait déjà beaucoup à en dire…)

Mais cependant, quand il passe à la télévision, à la radio, quand vous lisez ses interviews, lorsque l’une de vous journalistes l’interroge, ne réagissez vous pas à ce qu’il dit ? N’êtes-vous pas interpellé, en tant que journaliste, par son discours politique à moins de l’être par ses erreurs historiques ? Les critiques ont-ils perdu tout esprit critique ?

Je sursaute, par exemple, quand je lis dans cette interview du Nouvel Obs du 31/11/2009 que « l’homogénéité hexagonale naît avec Jules César et avec la conquête de Paris en -52 » : il faudra attendre plusieurs siècles que notre territoire devienne un hexagone et tout autant pour que le sentiment d’homogénéité du pays et de la Nation naisse parmi les peuples de France (en fait, il faudra attendre la Fête de la Fédération de 1790. Elle porte pourtant clairement son nom), ce que de nombreux historiens, Jacques Le Goff en tête, ont démontrés. Encore faudrait-il que L. Deutsch ait pris le temps de les lire… Je sursaute aussi à cette volonté très « vieille garde » de figer l’homogénéité de la France dans un passé lointain, et finalement de refuser l’intégration des nouvelles population d’aujourd’hui et à venir.

Dans la même interview, ne trouvez-vous pas gênant qu’il se rengorge d’avoir fait « l’économie de pas mal de sources » (l’Histoire Infuse…), car bien sûr il ne les cite jamais, pas de notes, pas de bibliographie, tout en prétendant qu’on les reconnaît aisément : « Braudel, Guizot, Michelet, Henri Martin, Ferro, Decaux » (je vous épargne « le guide Tchou de Paris« … Ah non, en fait.). Certes, j’ai reconnu Michelet, un peu trop à mon goût (comme si on n’avait pas fait avancer l’Histoire depuis Michelet), mais les autres doivent porter un masque trop épais. A moins que cela ne vienne du fait que je ne suis pas historienne. Mais attendez une seconde… le public visé par une vulgarisation historique non plus, que je sache ? Quelle étrange idée de la vulgarisation : ne pas donner aux lecteurs que l’on aurait réussi à intéresser les moyens d’approfondir leur intérêt, de nourrir leur réflexion. La vulgarisation historique selon L. Deutsch suppose que l’Histoire commence avec lui, s’arrête avec lui, et que si vous ne pouvez reconnaître les sources, ce n’est que parce que vous êtes historiquement trop inculte. Sympathique.

Finissons-en avec cette interview, toujours la même, quel trésor ! Que dire de cette affirmation péremptoire qu’ « un roi ce n’est que depuis 1789 qu’on n’en a plus » ? Pour un Royaliste orléaniste, oublier quatre rois  (oui, ne soyons pas sectaires, comptons le petit Louis XVII, le nom vaut titre pour tous les royalistes), dont trois ayant régné, l’un d’eux étant rien moins que le seul Orléans à être monté sur le trône (permettez que je ne compte pas la Régence de Philippe d’Orléans. Mais j’ai sûrement tort), ce n’est pas banal !

Mais rassurez-vous, le Nouvel Observateur n’est pas le seul média à avoir laissé passer de belles bêtises. Ailleurs, ils ont fait pire. Dans le Figaro du 5/11/2011, il affirmait sans sourciller que « l’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793 à la mort de Louis XVI. Cet évènement à marqué la fin de notre civilisation« . Bien. Nous vivons donc dans le non-temps d’une République barbare. Si je peux me satisfaire d’un point de vue personnel de vivre en Barbarie (après tout, elle en vaut bien d’autres, et elle n’est pas si mal. Tant qu’on nous laisse les croissants et le petit noir sur le bord du comptoir…), qu’en est-il du fait que nous n’avons plus d’Histoire depuis plus de 200 ans, que nous ne faisons plus l’Histoire ? Existons-nous encore ? Vastes sujet pour les philosophes. Quel dommage que L. Deutsch ait oublié qu’il s’agissait là de sa formation…

Détours en France, dans son Hors-Série d’Avril 2012 ERRATUM : c’est le numéro 148 sur le Moyen Âge, c’est encore tout chaud, enfonce le clou. La citation mérite d’être donnée en entier, tant pour le coup, elle fait remonter de douloureux frissons dans le dos : « Notre-Dame, c’est le point d’orgue du gothique, le chef-d’oeuvre de l’art des hommes du Nord. Jusqu’alors, nous avions en effet toujours été plutôt dominés par une culture méditerranéenne, que ce soit avec les Grecs, les Romains ou Byzance, et là, tout d’un coup, ces Goths, ces barbares, arrivent avec leur architecture : le gothique. Notre-Dame constitue le témoin, le symbole de ce passage entre le Sud et le Nord…« . Admirez le merveilleux effort acrobatique de ces Goths, peuple germanique du VIIIe siècle qui réussissent à créer l’Art gothique en France au XIIe, le terme gothique lui-même étant inventé en Italie au XVIe siècle. C’est splendide. Mais c’est cette confrontation des hommes du Nord et des homme du Sud, cette allusion au triomphe du Nord sur le Sud qui a fait frissonner plus d’un lecteur de cet extrait par ces relents idéologiques pour le moins suspects. Il est des arguments que l’on ne devrait utiliser qu’avec prudence.

Finissons cette revue de presse en apothéose, si je puis dire, avec l’émission Les Affranchis, sur France Inter, du 18/04/2012.

« Clovis qui accepte de devenir le bars armée de l’Église […] Clovis qui était athée […] L’Histoire est faite par les hommes, c’est quelque chose de subjectif, qui doit être incarné, qui doit être vivant, qui doit être organique, pour donner envie, pour divertir, pour plaire […].Pour moi, l’Histoire n’est pas un objet scientifique. Si on peut tendre vers le fait scientifique, tant mieux, surtout si ça accrédite ma chapelle, et ce que je pense, mon éclairage de l’Histoire. Pour moi, la vérité historique elle est dans un éclairage […] On a toujours dit que le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle, c’était le plus grand pèlerinage du Moyen Âge, fait par des millions de personnes. donc Les scientifiques, les purs et durs, les chartistes sont allés dans les Hôtel-Dieu, dans les Hospices […] on s’est rendu compte que ça faisait une trace de quelques milliers de personnes pas plus, donc finalement ce pèlerinage est réduit à peau-de-chagrin, et pourtant on sait que le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle, c’est le plus grand pèlerinage de la Chrétienté… heu… en France au Moyen Âge. C’est parce que les gens l’avaient dans l’idée, ils avaient l’idée, l’idée n’était pas le fait, mais le fait ne doit pas l’emporter sur l’idée. Par moment, c’est l’idée qui est constitutive d’une réalité historique même si elle n’est pas inscrite dans le fait, elle est inscrite dans l’idée, c’est-à-dire qu’on voulait le faire, qu’on y pensait, c’était quelque chose de projeté. L’idéologie ne doit pas être détruite au nom du fait scientifique, c’est un peu un combat entre les matérialistes et ceux qui croient à quelque chose d’un petit peu plus idéologique. Les matérialistes me détruisent dès qu’ils le peuvent  Les thuriféraires ! Les septembriseurs, ! Les Jacobins…!  » (Nous soulignons les inflexions de L. Deutsch)

Un gros morceau, n’est-ce pas ? On aurait tort de passer trop vite sur « l’athéisme de Clovis » en le mettant sur le compte du lapsus, car ce n’en est pas un. Non, Clovis, n’était pas athée, il était païen, comme tous les Francs. Et si à la page 95 de son livre L. Deutsch reconnaît que Clovis a « un panthéon de dieux germaniques » auxquels il renonce en se convertissant, à la p. 104, il n’hésite cependant pas à asséner très sûr de lui que « les Francs se sont faits chrétiens, pour ces athées, ce n’était pas la mer à boire. ». Quel dommage de devoir décevoir L. Deutsch dans son délire catholique, mais les athées comme les païens sont très attachés à leur convictions et assimiler païens et athées dans un même mouvement, c’est un peu comme essayer d’expliquer que le Maru Satal de Katmandou et l’Arche de la Défense, ah !, vus de loin, c’est vraiment la même chose, on s’y méprendrait…

Passons à la suite. La perception de L. Deutsch de ce que doit être l’Histoire est fascinante : l’Histoire doit être vivante, doit divertir, doit plaire. C’est vrai, quand on est historien de la Shoah, le plus important, c’est de se divertir, qu’elle soit plaisante cette Histoire des chambres à gaz et des millions de morts. J’essayerais bien un peu d’humour noir pour voir si l’on peut étayer l’idée, mais non, vraiment, le coeur n’y est pas, même si je crois que l’on peut rire de presque tout, il est des sujets, quand même, non, on ne peux pas. Et puis je ne peux pas rire avec n’importe qui, j’ai assez peu envie de pouffer avec L. Deutsch. L’Histoire peut être divertissante, certes, mais en faire le but de l’Histoire, l’Histoire pour plaire, c’est ahurissant. L’Histoire nous sert à réfléchir, à nous interroger, à éclairer le présent, à répondre à des question essentielles que l’on peut se poser, sur nous-même et sur les autres. Et oui, la réflexion, c’est fascinant (étonnant, non ?), pas forcément toujours tordant, je le conçois bien, mais est-ce que vous vous extasiez de plaisir à tout instant, à tout propos, vous ?

Là où L. Deutsch tombe vraiment dans un discours plus que douteux, c’est quand il essaye d’expliquer que les faits ne sont importants en Histoire que s’ils appuient ses idées à lui, ses préjugés, ses théories– non pardon, ses « idéologies ». Cet usage léger et désinvolte du mot idéologie ne vous a pas fait tomber de votre chaise, vous ? Je ne suis pas sûr que L. Deutsch ait bien compris tout ce que voulait dire le mot idéologie. Bien la peine d’avoir fait des études de philo… Le problème de ce genre de discours (les problèmes, devrais-je dire), c’est qu’il n’est pas besoin de le tordre beaucoup pour qu’il mènent aux dérives idéologiques, justement, les plus dangereuses. Avec des faits qui ne doivent pas l’emporter sur l’idée », on condamne des innocents aux assises, avec des idées qui sont constitutives d’une réalité, on a la prétention de trouver certaines races et civilisations supérieures, parce qu’on le pense, ce qui en fait forcément une réalité, malgré tous les faits qui démontrent le contraire, mais si l’idée fait le fait…, avec des faits qui ne seraient pris en compte que s’ils appuient une idéologie et écartés s’il les contredisent, on en arrive à théoriser des horreurs, et comment cela s’appelle-t-il en Histoire « quand le jour se lève , comme aujourd’hui et que tout est gâché, tout est saccagé et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu« ? Cela a un très beau nom (ou pas), cela s’appelle le négationnisme.

Ne croyez-vous pas qu’il y aurait dans tout cela largement matière à réagir ? Pourquoi ne réagissez-vous pas ? Pourquoi ne faîtes-vous pas votre travail ? Pourquoi laissez-vous un homme qui professe ce genre d’idées avec un sourire charmeur s’adresser à plus d’un millions de gens et ne trouvez-vous pas matière à critiquer ? Je ne veux pas croire que la machine de guerre économique que représentent L. Deutsch avec ses deux livres (illustré et non illustré), ses DVD, et son projet d’écrire une Histoire de France, soit la raison de votre silence. Avez-vous peur de vous mettre ses lecteurs à dos, sous un faux prétexte d’élitisme ? Et si au lieu de croire que critiquer le Métronome, c’est s’attaquer à eux, à ceux qui l’ont aimé, qui n’ont pas vue le mal, qui n’avaient pas les clés de déchiffrage, et si vous compreniez qu’il s’agit en fait de se battre pour eux. Parce qu’ils ont droit à une Histoire de qualité, à une vulgarisation de qualité (et non à une école du cliché historique et rhétorique qui sclérose, enferme, paralyse la pensée. Il y aurait beaucoup à dire sur le style du livre), à un discours critique de qualité, parce que critiquer, c’est d’abord faire preuve de respect envers leur intelligence.

Alors, quelles sont vos excuses pour ne pas faire votre travail ?

Bien sûr, vous seriez en droit de me rétorquerez : et les historiens, dans tout ça, font-ils leur travail ? En effet, il y aurait beaucoup à dire sur le silence des historiens à ce sujet. Il y aurait beaucoup à dire sur le désintérêt d’une partie des historiens pour la vulgarisation (mais pas tous !), qui ont laissé la place à des vulgarisateurs nocifs comme Gallo, Minc, Ferrant ou Deutsch, tous idéologiquement marqués à droite, plus ou moins réacs. Mais il y aurait beaucoup à dire, aussi, que la place que les médias laissent aux historiens, sur la manière dont ils y sont traités. (Très révélateur, l’engouement des médias, en 2008, pour le livre « Aristote au Mont Saint-Michel » de Sylvain Gouguenheim, ce triomphalisme à découvrir quelqu’un qui rabattaient enfin le caquet de ces vieux médiévistes confits dans leurs convictions et enterrés sous leurs livres poussiéreux. Sauf que l’ouvrage en question était avant tout islamophobe… A l’exception du Monde et du Nouvel Obs, les médias qui avaient encensés Gouguenheim s’étaient assez peu fait l’écho de la révolte des historiens contre le livre. Ce n’était que « querelle byzantine »…) Peut-être les historiens ont-ils perdu confiance dans les médias comme passeurs de leurs idées et de leurs critiques ?

Peut-être aussi n’ont-ils pas bien pris la mesure du « problème Deutsch ». Ne l’ayant pas pris au sérieux au début, ils n’avaient sans doute pas prévu qu’ils toucheraient un million de lecteurs et de téléspectateurs ou que ce livre serait utilisé dans des écoles ( http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_225282/conference-des-eleves-du-lycee-turgot-avec-lorant-deutsch ; http://ressources.ecole.free.fr/navig/accueil.htm ) !Peut-être préfèrent-ils s’attaquer à des personnalités plus en vue et qui leurs paraissent plus problématiques . Si Guillaume Mazeau préfère dénoncer, à raison, Michel Onfray, si le CVUH (http://cvuh.blogspot.fr/) préfère analyser les dérives de l’Histoire bling-bling de Nicolas Sarkozy, on ne peut certainement leur donner tort ! Mais ce n’est pas suffisant.

Mais il serait faux de dire que les historiens ne font rien. Il y a des historiens qui protestent, qui travaillent à dénoncer l’imposture de L. Deutsch. Ce ne sont pas des historiens connus, ce sont des historiens qui aiment leur matière, qui aiment leur métier, et très important, qui aiment la vulgarisation. Il serait bien de les aider à faire entendre leurs arguments, car ils sont les mieux placés pour dénoncer l’Histoire malmenée par Deutsch.

Allez voir :

–                      Goliards (http://www.goliards.fr/goliardises-2/oups-jai-marche-dans-lorant-deutsch/ ; http://www.goliards.fr/2012/04/radio-goliards-1-les-historiens-de-garde/),

–                      Histoire pour Tous (http://www.histoire-pour-tous.fr/actualite/58-television/4102-pour-en-finir-avec-lorant-deutsch-et-le-metronome.html),

–                      Vialation (http://vialation.blogspirit.com/archive/2012/04/10/metronome-un-voyage-dans-l-histoire-de-la-television.html ).

Vous y retrouverez relevées les erreurs factuelles de LD (sur le Louvre par exemple http://www.goliards.fr/goliardises-2/lorant-deutsch-louvre-trop/ ), les théories farfelues (Jeanne D’Arc, demi-soeur de Charles VII, les amours homosexuelles de Dagobert et Saint Eloi, dont la chanson sur le culotte à l’envers ne date pas de la Révolution Française, etc.), les passages nombreux et surréalistes où il présente les légendes des saints comme des faits avérés (L. Deutsch ne connaît pas le conditionnel, cela aurait pourtant été fort utile à Saint-Denis pour descendre la Butte Montmartre sa tête entre les mains,), et son obsession à ne vouloir raconter l’Histoire qu’à travers les Grands Hommes, les Rois et les Saints, corollaire de la haine hallucinante que Deutsch à pour le Peuple, menaçant, « violent, sanglant » (4ème de couverture !), destructeur, enragé, nerveux, agité,  » une foule d’artisans toujours prête à exprimer son mécontentement« , les femmes en sont des « harangères (sic) redoutées pour leur violence et leur vulgarité », un peuple qui n’est prompt qu’à une seule chose « les haines populaires » (allez lire l’analyse essentielle de Goliards ! http://www.goliards.fr/goliardises-2/la-revolution-version-deutsch-ou-lhistoire-yop/).

Je terminerai en vous citant Cornélius Castoriadis qui publiait une tribune dans vos pages en 1979, à la suite de la querelle BHL  – Vidal-Naquet : « Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans ce pays de vieilles et grande culture, un ‘auteur’ peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la ‘critique’ le porter aux nues, le public le suivre docilement — et ceux qui dévoilent l’imposture, sans être nullement réduit au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ? » Je me permets de joindre le texte intégral à ma lettre, car sa lecture vous éclairera peut-être. Il ne serait pas idiot de le republier, d’ailleurs. ( http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49)

Je n’ose espérer que mon courrier trouvera l’écho attendu, mais au fond, je ne vous demande qu »une seule chose, fort simple en vérité :

Mesdames Messieurs les Journalistes et les Critiques, FAITES VOTRE TRAVAIL !

Avec l’expression de mes sentiments de lectrice

{Mon vrai nom qu’on va enlever de ce blog, faut pas déconner} »

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Phénomène 1Q84

Quand ma mère lit dans le métro, c’est inratable — presque magique –, il y a toujours quelqu’un pour lui parler du livre qu’elle a dans les mains. A l’opposé, je dois avoir l’air sauvage ou pire, on ne m’adresse jamais la parole, quand bien même je lirais L’Elégance du Hérisson, livre qui en a engagé, des conversations « passionnantes ».

Je vous laisse imaginer l’effet que ça peut faire, du coup, quand deux jours de suite, j’ai été interpellé par deux personnes différentes, intriguées par mon choix de lecture.

C’est ça, l’effet 1Q84. Ou plutôt, c’est l’effet Murakami. Ce n’est pas forcément le livre qui a le plus remué la presse jusqu’au jour de sa sortie, si ce n’est pour recracher tout mâché ce qui avait été dit 100 fois par 1000 journaux étrangers, « 1Q84 le phénomène littéraire au 4 millions d’exemplaires vendus au Japon, gna gna gna… » (rajoutez quand même une bonne part de conneries, ce n’est pas un article Paris Match pour rien : Murakami a TOUJOURS été une star au Japon. Il a TOUJOURS eu un succès fou. « Une brebis galeuse dans le petit landernau de la littérature japonaise », tu parles ! Le landerneau japonais est au moins aussi important que le landerneau français, voir plus 🙂 Et des articles du même tabac, il y en a eu à la pelle.).

Franzen a plus fait parler de lui en Août.
Franzen, le dernier néant littéraire de l’Amérique, dont on célèbre comme une vertu d’écrivain, l’ego surdimensionné (Monsieur a toujours su qu’il été un génie… Monsieur pense que faire une roman sur la famille aujourd’hui sans parler de drogue est ridicule, preuve d’une absence de talent littéraire, sans qu’il soit bien clair pour le futur écrivain quels sont les sujets qui sont maintenant tout à fait obsolètes et que l’on peut arrêter de traiter en littérature, à moins d’être rabaisser au niveau de Barbara Cartland. Monsieur aurait bien fait marrer Balzac, qui en aurait un portrait aux petits oignons)

On a aussi beaucoup parlé du dernier « premierroman » français en date (le « premierroman » est un genre littéraire assez récent, jusqu’à la fin du 20ème sicèle, on en avait un peu que foutre) qui viendra prendre la place des Bienveillantes dans la liste des livres « qu’y vous faut lire, bon sang de bois, pasqu’y a une ambition de guedin derrière ! Ca parle des gué-guerres du Vingtième siècle, donc forcément : chef-d’oeuvre… », à savoir L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni.

Car oui, vous l’ignoriez encore, un premier roman qui déborde d’ambition littéraire répond à 3 obligations :
1- il sera gros, énorme, orgiaque, le roman court n’est plus à la mode, il faut des presse-papiers ou rien. Du coup, moins il sera consciencieusement éditer par un éditeur, mieux ce sera.
2- il doit se passer au 20ème siècle. Le 21 ème, le maintenant, le tout de suite, on s’en branle, siècle de merde, le seul qui compte c’est le 20ème (ça en dit énormément sur l’ego des critiques, ma foi). Ce qui se passe avant le 20ème n’est pas e la littérature, cette idiote de Marguerite Yourcenar peut aller se rhabiller, elle n’a écrit que des romans de gare.
3- il faut parler des noooombreuses guerres du 20ème siècle. Si vous arriver à caser la 2ème guerre et la décolonisation, comme Jenni, vous avez remporter le pompon. Ca fait court d’histoire de Terminale et alors? C’est un « roman ambitieux« .
Moi je croyais qu’un roman ambitieux, c’est un roman qui ambitionne de faire de la littérature…. Mais je dois avoir été corrompue par mes études de Lettres. (oui je m’énerve et je m’éloigne un peu de notre sujet Murakami, mais le magma de conneries que j’entends…).

Murakami, par contre, on en parlait par la tangente, une rumeur persistante d’un Grand Roman qu’il faudrait lire, un truc qui avait eu tellement de succès, qui s’était mieux vendu que Harry Potter, un auteur promis au Nobel (Ah bon ? Parce qu’il y a des gens capables de déterminer ce qu’il faut pour être nobelisable ? Un point commun peut-être en Sartre, Pearl Buck et  Bashevis Singer ? Un point commun alors entre ceux qui auraient dû l’avoir mais ne l’ont pas eu : Brecht, Borgès, Nabokov,… ?).

Pas grand chose sur le livre, paru en traduction allemande l’an dernier (mais qui parle encore allemand dans ce pays ?), pas encore de traduction anglaise (la traduction française la devance de quelques mois) et des éditions Belfond qui fond de toute évidence de la rétention d’informations (ou alors qui n’ont même pas lu le roman qu’elles publient : à lire la 4ème de couv’ transparente comme un verre d’eau, la question se pose vraiment). Comme si le livre en lui-même était de peu d’importance. Et ça marche, me direz-vous, car ce livre, ça fait deux ans que j’attends qu’ils soit traduit sans avoir la moindre idée de ce qu’il raconte.

Et puis la semaine de sa sortie (le 25), d’un seul coup, une avalanche d’article sur Murakami, tiens vaguement le livre aussi, mais Murakami surtout. Une opération marketing du feu de Dieu, un sans-faute, non vraiment. Murakami, comment passer à coté, quand pendant 7 jours à 10 jours, son nom est martelé à coup d’articles tous plus redondants, béats, et, disons-le, fort mauvais. Au final, Murakami aura eu plus de presse que n’importe qui d’autre. Même si bien sûr, personne ne l’a lu…

Un exercice amusant — ou flippant, selon le point de vue, et si j’étais Murakami, je serais flippée — est de relever les titres des articles consacrés au livre… qui ne sont JAMAIS consacré au livre, mais seulement à son auteur (« oui, 2 tomes, pfff ! Faut les lire en plus ?! »), et qui relèvent d’un cliché et d’une bêtise époustouflants de naturel (avec un peu de préjugés sur les japonais forcément bizarres, sinon, ils ne sont pas des vrais japonais : à ce propos, l’édito d’Amélie Nothomb sur le sujet tombe assez juste). Florilège :

« Le tsunami Murakami » (Nouvel Obs) avec en prime l’interview intégrale de Murakami ici (la seule accordée en France, si je ne m’abuse).
« Haruki Murakami, l’écrivain des deux mondes » (Figaro) avec une caricature d’un mauvais goût transcendant.
« Murakami, prophète en son pays » (Le Monde)
« Murakami, un auteur en quête d’espoir » (La Croix),plus une critique
« Murakami, l’ange du bizarre » (L’Express)
« La Magie Murakami » (Fluctuanet)
« Le fantastique ‘pavé’ d’Haruki Murakami » (Ouest France) : euh, h aspiré, peut-être, non ?

Je ne connais pas un seul écrivain français ou américain qui ait eu un jour droit à autant de guimauve peu inspirée.

Je donne une bonne note aux Echos pour avoir oser le C’est quoi ce Q, à l’aune de l’inanité des confrères, c’est une belle performance. (A l’aune de mon intelligence, ça creuse une tombe…, mais il faut faire des compromis dans la vie, non ?)

Si vous ne devez lire qu’une seule critique : Télérama, sans équivoque. Pourquoi ? C’est très simple : Marine Landrot est la seule critique à avoir lu le livre. Ou qui fait le mieux semblant…
EDIT : tiens, et puis lisez l’article de Libé aussi. Même raison.

PS : Le livre, que j’ai commencé, est très prometteur. (c’est mon premier Murakami).

Notes d’après lecture : J’attends d’avir lu le tome 3 pour éventuellement faire ue critique, mais je suis mitigée. Le premier tome est mieux que le second, s’il ne fallait en lire qu’un… mais ça n’aurait pas de sens.

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Critique livre : Une femme simple et honnête, de Robert Goolrick

Un homme attend un train. Le train est en retard. Dans sa poche, l’homme à la cinquantaine solitaire, trop riche pour être aimé des gens de sa ville, qui lui doivent tous leur travail, tient une photo qu’il a souvent regardée. La femme n’est pas jolie. Elle ne sourit même pas. Elle est banale, simple. Une regard de femme honnête. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle se décrit. Une femme simple et honnête. Elle est dans ce train. Qui est en retard. Il l’attend. Ralph Truitt a attendu 20 ans avant de se remarier, il a commandé une petite femme simple et honnête par correspondance (une petite annonce dans un journal, des centaines de femmes, peut-être un millier, ont répondu. Il a choisi la plus insignifiante), le retard de ce train l’ennuie. Il sent quelque chose dans l’air, une menace, un avertissement. Le train est en retard.

Quand elle descend, elle n’est pas la femme de la photo. Elle a menti, envoyé des mensonges par courrier, de nombreuses lettres, de nombreux mensonges. Cette femme, cette Catherine Land, n’est pas celle qui lui a écrit qu’elle était simple et honnête : cette femme est magnifique, belle à en crever. Elle a menti. Truitt est furieux. Prêt à la renvoyer chez elle par le premier train du lendemain. Un accident donne à Catherine la chance qu’elle attendait, il la garde. Mais il sait qu’elle est une menteuse. Tant pis, il fera avec. Il a des projets pour elle. Il a besoin d’elle. Elle est son drapeau blanc, son hameçon pour ramener auprès de lui son fils adulte qui a fuit un père brutal 10 ans plus tôt. Elle est son message.

Mais Catherine Land a menti. Elle n’est pas la femme de la photo. Elle n’est pas la femme des lettres. Elle n’est pas simple. Elle est tout sauf honnête. Ralph Truitt s’est commandé une petite veuve noire par correspondance.

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Une femme simple et honnête est le premier roman de Robert Goolrick. (son premier livre publié en France, mais pas le premier qu’il ait publié. « Féroce », une autobiographie de son enfance abominable, a été son premier livre publié au USA. Après qu’Une femme simple et honnête ait été refusé par tous les éditeurs américains. On verra pourquoi). Pour un premier roman, c’est un excellent livre. Goolrick a une écriture magnifique, et la traduction française arrive assez bien à la rendre (parfois, ça ne fonctionne pas, ça arrive avec les traductions. Dans les premiers chapitres, l’usage des répétitions est un peu forcé, mais ce n’est pas la faute du traducteur). Même si l’histoire est souvent un peu prévisible (elle est très influencée par une génération de films et de romans noirs qui ont suffisamment marqué l’inconscient collectif pour que n’importe quel lecteur soit capable d’additionner deux et deux), certains tournants de l’histoire un peu plus inattendus parvient à l’empêcher de sombrer dans le cliché avec lequel elle flirte en permanence. Mais les clichés ne sont pas synonymes de mauvaises histoires, c’est parfois dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes (et c’est parfois avec les meilleurs clichés de proverbes qu’on fait les meilleurs analogies. Ou les pires…)

Là où Goolrick pèche un peu, c’est dans l’évolution de ses personnages. Bien que merveilleusement décrits, analysés et dessinés, la façon dont ils évoluent au cours du roman n’est pas crédible. Goolrick a voulu les plier à son histoire un peu trop vite plutôt que de les faire évoluer avec elle. On reste donc un peu incrédules face à leurs réactions ineptes ou imbéciles (attention SPOILERS : difficile d’admettre que Truitt accepte de son plein grès de se faire assassiner par sa charmante femme, ou que dans les 30 dernières pages, la joyeuse veuve noire, ancienne prostituée, devienne une calme petite épouse jardinière et couturière, qu’elle renonce aussi facilement au luxe facile, etc.). Dommage, car le personnage de Truitt, en particulier, est fascinant.

Autre reproche que je pourrais faire à ce roman, mais c’est vraiment un léger, tout petit reproche. Suite à une interview trouvée sur le net, au cours de ma lecture, j’ai découvert que Goolrick qui a subi un inceste à l’âge de 4 ans, est devenu un addict sexuel à l’âge adulte (ce qui arrive souvent aux homme violés dans leur enfance, rien de surprenant), ce qui a pas mal éclairé ma lecture d’un jour assez nouveau (cette fin de phrase est imbécile, mon usage du français est imbécile… mais je l’ai réécrite 3 fois sans parvenir à la rendre moins débile, faudra vous en contenter…).

Cette OBSESSION du sexe, et le mot n’est pas faible, se retrouve à chaque page du roman, qui est plus sensuel qu’il n’est permis de l’être pour un roman américain. Ce qui explique aussi pourquoi il ait été refusé par tant d’éditeurs frileux. Le sexe est la motivation, l’obsession, l’émotion première et essentielle des personnages du roman (le père, la jeune épouse, le fille adulte), et bien que Goolrick sache décrire le désir sexuel et sensuel comme personne (il est vraiment un excellent écrivain, aucun doute à avoir là-dessus), il se complaît un peu trop dans ces descriptions. On a parfois envie de crier stop, ou on finit par être un peu anesthésié par ces débauches de désirs à moitié inassouvis. Sauf que c’est tout l’inverse que veut provoquer l’auteur. Difficile d’adhérer totalement à une vision des relations hommes-femmes dont les sentiment naissent uniquement de l’attraction physique. Ou plutôt, difficile d’adhérer à l’idée que ces relations bancales puissent finir presque « bien », par une relation saine ou sérieuse. Difficile de se laisser prendre à l’idée qu’un mariage sérieux puisse se fonder uniquement sur la seule affinité sexuelle. Crédibilité, crédibilité quand tu me tiens.

De manière générale, je suis plutôt en désaccord avec la façon dont Goolrick a terminé son roman. D’un point de vue morale, c’est ambivalent. Je n’ai rien contre l’ambivalence, au contraire, j’apprécie plutôt en règle générale, à partir du moment où l’auteur lui-même ne porte aucun jugement et ne suggère pas que c’est une bonne fin (attention SPOILERS : quoi ? le père qui a battu son fils toute son enfance, et qui après avoir essayé de se réconcilier avec lui, finit par le « tuer », c’est correct ? Le père peut s’en sortir s’en devenir fou ? D’un point de vue psychiatrique, cela en dit plus sur Goolrick, violé par son père, que sur les personnages du roman). Côté personnages, la fin est un peu forcée. Non, ça ne peut pas se terminer bien, parce que « ce genre de choses arrivent ». Pardon pour le rengaine, mais la crédibilité est une des vertus premières que j’attends d’un roman, et celui de Goolrick en manque sérieusement.

Pourtant, malgré ces réserves qui sont moins importantes qu’il n’y parait, je recommande ce livre sans avoir à me forcer. Il est trop bien écrit pour que l’on passe à côté, et Goolrick est un auteur qui est bien plus que prometteur. Il est déjà doué.

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NB : ne vous laissez pas rebuter par le couverture qui fait très roman de gare. Les couvertures, ce n’est le fort, ni de NIL Edition, ni de Pocket.

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Critique livre : Quartier du Temple, d’Hélène Millerand

Octobre 1857. Napoléon a de Grands Projets. Il faut dire que se faire un nom qui tienne la route après un ancêtre comme le sien, ce n’est pas facile-facile. Il a déjà un héritier, pas mal d’ennemis Républicains qui lui gâche son plaisir de régner, l’attentat d’Orsini se profile doucement à l’horizon (mais je mets les cheveux avant la calèche, là), mais ce n’est pas suffisant. Il lui faut quelque chose de grand, d’immense, une lubie qui lui fera autant d’amis que d’ennemis. Ce seront les « Embellissements », comme on les appelle à l’époque, les Grands Travaux mis à l’œuvre par le Baron Haussmann, qui se targue d’éventrer la Capitale mieux que ne le ferait une bonne guerre.

C’est dans ce gigantesque chantier à ciel ouvert que l’on appelle Paris qu’arrive Maxime Lavolée, fils de bonne famille, aristocrate bon teint et compositeur de musique qui cherche à se faire une place dans les cercles artistiques. Ses parents l’ont bien prévenu, Paris est la ville de tous les dangers, on y croise des Républicains à tous les coins de rue, de la racaille, des filles de joie, des juifs, il faut se méfier de tous. Conseils que Maxime n’écoute que d’une oreille un peu distraite, il n’est pas du genre à se faire embobiner, ni par les Rouges, ni par les Filles, ni par les Juifs. Et de son pas de jeune naïf vêtu de frais, son haut de forme bien enfoncé sur la tête, il s’en va s’installer dans le quartier du Temple, dans un pension de famille balzacienne rue du Vert-bois, entre les bordels, les voisins républicains et les commerçants juifs.

Fanny Herschel n’a pas grandi avec les mêmes chances que Maxime. Fille de vendeurs de brosses israélites, la vie qui l’attend n’est pas à la hauteur de ses aspirations. Influencée par une voisine un peu trop libérée, divorcée depuis vingt ans d’un mari qui la battait et la violait, cette gamine de 17 ans au caractère difficile, que ses parents destinent à épouser un veuf de 40 ans, marchand de draps, s’est fabriqué des ailes de pianiste. Rêve qui ne peut que se briser trop vite. Sa rencontre avec Maxime, quelques secondes au bord d’une fontaine, trois mot échangés, n’est que l’excuse dont elle a besoin pour essayer de sortir du rang. Devenir, à sa façon, un autre Rachel, la célèbre tragédienne dont la présence coure à travers le roman comme une fil rouge. La seule juive adorée des français de l’époque.

Entre eux, une histoire d’amour de jeune fille, rêvé plus que vécu, fait la trame de se roman qui se lit d’une traite en quelques heures. Deux jeunes qui ne pensent qu’à la liberté : liberté de vivre, de choisir ceux avec qui on veut vivre, ce que l’on veut faire de sa vie, de choisir ses propres opinions politiques, de faire ses propres erreurs. D’une fuite à travers Paris pour échapper à la répression policière suite à l’attentat d’Orsini contre Napoléon III, jusqu’à la guerre en Italie, d’un concert dans une église à l’enterrement de la grande Tragédienne dans le carré juif du Père Lachaise, leur histoire est faite de rencontres manquées et retrouvailles surfaites. Il n’en faut pas plus à Fanny pour vivre une histoire par procuration que Maxime lui-même n’a pas vu fleurir.

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C’est peu de dire que je n’aime pas la littérature française actuelle. L’autofiction, l’absence de style, le snobisme, l’onanisme germanopratin de la production actuelle sont autant de raisons qui me font fuir les auteurs français d’après les années 60 (et même les années 60, ça dépend de qui on parle : tuez-moi plutôt que de me laisser essayer de relire un Duras) . Aussi quand je trouve un auteur français actuel, qui non seulement me plaise, mais qui, en plus, a abandonné toutes prétentions mirobolantes, tout narcissisme déplacé, laissez-moi vous dire que j’apprécie à un point presque démesuré. J’avais découvert Hélène Millerand avec Vieille France  (ou Ils m’appelaient Vieille France, il me semble que le titre a été raccourci pour la version poche O_o. Comme je ne l’ai pas sous la main, je ne peux pas vérifier), un peu par hasard. J’avais vu le téléfilm qui en avait été tiré, qui m’avait moyennement plu, mais il y avait dans ce film, les germes, ou plutôt les restes d’un roman qui semblait prometteur. La surprise avait été d’autant plus grande que les romans d’Hélène Millerand sont courts et vite lus, et que je me méfie de ce genre de facilité (encore une fois, chat échaudé craint l’eau froide : les romans français courts, aïe aïe aïe) : mais la concision est en fait ce qui fait toute la valeur de ses livres.

Quartier du Temple, à l’image de Vieille France est un petit roman parfait. Rien à enlever, rien à rajouter. Millerand a une écriture fraîche et fluide et ne cherche pas à faire des effets de style, ce qui de toutes façons, ne conviendrait pas aux histoires qu’elle raconte. Ce sont ses personnages qui portent l’histoire, pas le contraire. Des personnages de femmes fortes, toujours ; d’emmerdeuses finies, souvent. Comme tout bon écrivain, elle sait que montrer vaut mieux qu’expliquer, qu’un personnage qui agit en deux phrases est plus réaliste qu’un personnage dont on explique sur deux pages pourquoi il agit, comment il pense, qui il est, quelle est la couleur de ses chaussettes, et pourquoi ça influe sur son action, etc. (quand on a compris cette règle d’écriture, on peut revenir en arrière, expliquer au lieu de montrer, faire du Balzac, car on aura enfin compris comment expliquer INTELLIGEMMENT. Je ne connais presque aucun écrivain, aujourd’hui, quelque soit sa nationalité, qui est réussi à intégrer cette qualité essentielle à l’art de l’écrivain. Millerand la maîtrise depuis son premier roman…). Pas de longues descriptions, pas de longues digressions, droit au but. En 170 pages, ses romans racontent plus de choses qu’un Beigbedder en 500 (ne me parlez pas de Beigbedder, c’est l’exemple le plus terrible qui m’est venu en tête, mais je me refuse à aborder ce sujet, parce que… non.. pitié… PITIÉ…).

Ce qui rend ces romans aussi bons est aussi une autre qualité, peut-être plus curieuse : l’absence de prétention de Millerand. Elle ne cherche pas à écrire un chef-d’oeuvre. Pourtant tous les bon écrivains cherchent à faire de l’art, de l’art qui reste, qui s’inscrive dans le marbre, et c’est bien normal d’ailleurs. Millerand écrit pour maintenant, pour son plaisir, pour le nôtre, et c’est cette absence de prétention qui fait que justement, à mon sens, ses romans peuvent prétendre à plus de succès, et plus de reconnaissance qu’ils n’en reçoivent. L’absence d’ambition n’est pas un signe de médiocrité, tout au contraire (existe-t-il encore des critiques en France qui ne pensent pas comme ça ?). Cette humilité, je la retrouve chez beaucoup d’auteur étrangers absolument excellents (elle est — presque toujours — de règle chez les auteurs japonais, et Dieu sait qu’ils sont brillants. Exception à la règle, pour la confirmer : Murakami Ryû, par exemple, ou Murakami Haruki, dans des romans comme « Kafka… ». Ce qui ne les empêchent pas d’être des auteurs exceptionnels quand même… Bon je m’égare), mais en France elle est beaucoup plus rare. La modestie est une qualité qui manque aux auteurs français d’aujourd’hui…

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Quand je lis ce genre de livres, je ne peux pas m’empêcher de penser à Françoise Sagan : Sagan est un peu ma borne kilométrique, mon petit phare qui brille trop fort, pour juger du n’importe quoi en matière de succès littéraires. Je hais Françoise Sagan. Elle est, à mon avis, l’un des écrivains les plus surévalués, les plus vide de sens, les plus dénués d’intérêt et de littérature du vingtième siècle. On l’a portée aux nues pour avoir écrit un roman scandaleux à 17 ans, en oubliant que si il y a bien un âge où l’on court après le scandale, c’est à 17 ans, et qu’il n’y a donc pas grand chose d’extraordinaire là-dedans. « Bonjour Tristesse » est un roman ennuyeux, un somnifère au scandale vieillot. On a voulu en faire le pendant féminin de Radiguet, comme si l’on avait besoin de parité en littérature (l’art se fout des considérations politiques ; si on veut parler féminisme, j’ai Georges Sand, Georges Elliot, les Sœurs Brontë, et une tripoté de poétesses à la rescousse), c’est faire insulte à Radiguet (qui avait, lui, tellement de talent que l’on pourrait presque dire que ça l’a tué) de faire le rapprochement entre les deux.
Et pourtant, malgré son manque évident de tout ce qui fait un bon écrivain, Sagan est une star. On fait des films sur elle (sa vie de cinglée est bien plus marrante que ses romans), on la fait passer à la postérité sans se soucier de savoir si elle la mérite. Le n’importe quoi littéraire. Dans 70 ans (moins, si Karma est mon ami), Sagan ne sera plus qu’un souvenir. Mais son étoile trop brillante aura éclipsé des gens plus discrets, qui ne courent pas après la gloire, mais dont les romans, mériteraient peut-être de continuer à être lus dans 70 ans et après. Millerand écrit de très bons romans, pas des chefs-d’œuvre, mais on n’en demande pas autant, qui méritent largement de continuer à être appréciés par plusieurs générations, de passer les années, et peut-être le siècle. Mais le n’importe quoi littéraire va l’éclipser trop tôt…

La postérité est souvent longue à la détente.

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