Mac XVII : peut-on sauver l’histoire à la télé ?

Chaque fois qu’il y a une émission avec Deutsch à la télé, comme l’incroyable tartine de pommade colorée aux paillettes rose glamour qu’on lui a collée dans les cheveux hier soir sur France 2, j’ai un petit pic dans mes stats. Je pourrais rebondir sur cet incroyable moment de connerie télévisuelle, mais ma vie est trop courte pour critiquer une émission où, à la suite d’une métaphore débile d’un historien débile méprisé par la moitié de la profession, une pseudo présentatrice qui gagne en une émission ce que je gagne en 2 ans et prépare son Noël chez Fauchon, s’exclame qu’elle adore le pâté de chevreuil (Deutsch) et emmerde les gens qui bouffent du foie gras (les historiens de profession). Ce fut un grand moment, un magnifique feu d’artifice de naufrage de l’intelligence humaine qui, je crois, se suffit à lui-même. Il faut savoir ne pas casser la magie quand elle est à ce point bling-branque.

Je vais donc plutôt me concentrer sur la nouvelle émission d’histoire de M6 passée mardi : l’Histoire au quotidien, consacrée cette semaine aux Français sous Louis XIV.

Et donc : aïeuh… un peu.

Pourtant, ça part d’une bonne idée : prendre un vrai vulgarisateur, Mac Lesggy, qui fait un travail de vulgarisation avec les sciences assez décent avec E=M6, qui ne s’est jamais trop pris au sérieux (ce qui est soulagement sans nom par rapport à Bern et à Ferrant sortis de la cuisse de Minerve sortie de la tête du Jupiter), et qui a toujours su exprimer un plaisir communicatif au plaisir de la découverte. C’est autre chose que Ferrant faisant un orgasme parce qu’il a le testament de Marie-Antoinette entre les doigts : entre curiosité et idolâtrie, mon choix est vite fait.

Par ailleurs, Lesggy a toujours aimé mettre les mains dans la cambouis, c’est à dire essayer, expérimenter par lui-même. Dans cette émission, il s’habille en différents habits du XVIIe siècle (paysan et courtisan), dort sur une paillasse, teste le battage du linge comme les lavandières, les sangsues médicinales, le menuet, la nourriture, etc. Je suis moi-même pour ce genre d’expériences d’histoire vivante  à la télé, parce que ça a l’avantage de dépasser le stade d’abstraction qui est souvent un mur pour n’importe qui de non-spécialiste (parlez-moi ingénierie virtuelle ou montrez-moi le montage d’une maquette, je sais ce qui m’aidera le mieux à comprendre le schmilblick). Et c’est surtout une manière ludique d’aborder l’histoire à la télévision, ce qui est mieux que de passer des extraits de films (grave travers dont, malheureusement, même cette émission abuse), et qui prouve que l’histoire c’est fun.

Autre élément positif : le choix de plusieurs historiennes femmes et plus ou moins jeunes pour apporter la caution scientifique. Bon on en reparlera, parce qu’évidemment ce n’est pas si génial que ça, mais ça a le mérite de montrer que les historiens, ce ne sont pas que des vieux chameaux filmés à la bibliothèque Mazarine (formidable bibliothèque de recherche et formidable ambiance XVIIe tue-l’amour) ou les éternelles deux mêmes historiennes à colliers de perles dont on ne citera pas le nom, par égard pour leurs perles.

Hélas… c’est un peu là que s’arrêtent les gros compliments.

Premier problème : l’émission a du mal à assumer son parti-pris. Si on fait l’histoire de la vie quotidienne des Français, on ne se tape pas Louis XIV, les fêtes et la construction de Versailles en parallèle. On peut à la limite faire la vie à la Cour, et donc la vie des courtisans, mais on oublie la chiasse publique du roi ou sa typhoïde, et tout le bastringue politique. Sauf quand ça influence directement le quotidien. Ce qui n’est évidemment pas toujours le cas dans l’émission.

Deuxièmement, la volonté de toujours comparer tout élément « choquant » du quotidien d’il y a 350 ans avec la vie d’aujourd’hui est débile. J’avoue avoir attendu le moment où l’on s’extasierait sur l’absence de smartphone chez les paysans bretons de 1660. On est là moins dans la vulgarisation de l’histoire du XVIIe siècle, que dans la vulgarisation du « on a trop d’la chance d’être nés après les années 90, dans notre beau pays de France blanche et riche. » (Parce qu’évidemment, dans leurs comparaisons, ils ont soigneusement oublié que l’une des causes de décès principales au XVIIe, la tuberculose, est toujours l’une des causes principales de décès dans le monde en 2014…)

Ce qui m’amène au troisième point : cette émission en prime time, la veille d’un mercredi, s’adresse à des gosses. Tous les trucs évidents que même l’adulte le plus mauvais à l’école a quand même retenus, sont expliqués comme des trucs incroyables. Mais v’rendez-compte, z’avaient pas l’eau courante. Hu-hu…? Pourquoi pas, après tout. Une émission pour les gosses, ça fait très Jamy et C’est pas sorcier, ça ne peut pas faire de mal. Sauf qu’ils l’ont marketées comme une émission pour adultes. Et là ça devient beaucoup plus gênant. Parce que c’est une émission infantilisante, où les explications sont souvent fort simplifiées pour ne pas abîmer les petits cerveaux avec trop d’informations d’un coup. Vulgariser ne veut pas dire mépriser l’intelligence du public. Simplifier la forme, pas le fond. Répétez : SIMPLIFIEZ LA FORME, PAS LE FOND.

Et niveau qualité historique ? C’est vieux, ça date, c’est conservateur. On en est toujours à : « A Versailles on pissait partout, les gens étaient sales ». Ayant croisé un type pissant contre un mur à la sortie du métro pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai un doute sur l’évolution hygiénique du Français de base, mais pas sur Versailles, qui avait des latrines publiques, qui puaient à 200 m, certes, mais qui existaient bel et bien. Les paysans faisaient paraît-il la lessive 2 fois par an… Du grand linge, patate, du grand linge ! Les draps, les nappes, les serviettes, les torchons… On ne bâtit pas des lavoirs en pierre pour s’en servir deux fois l’an. On lavait le linge de corps plus souvent, même chez les « pouilleux ». Oui, parce que, ne soyons pas naïfs, l’idée reste malgré tout, désespérément, de nous prouver que le pauvre était pouilleux. Les pauvres sont sales parce qu’ils sont sales. Ils ne font la lessive que deux fois l’an et n’ont que deux chemises. Les nobles sont sales parce qu’ils ont de fausses conceptions sur l’hygiène, avec longues théories à l’appui. (théories incomplètes et partiellement fausses, mais largement développées cependant, contrairement au pourquoi du comment de l’hygiène des paysans). Le noble est égaré dans son ignorance, le pouilleux est pouilleux.

C’est de manière générale assez caricatural. La vie des paysans très pauvres VS la vie des nobles très riches (pas de nobles pauvres ou de province) et surtout la vie de Versailles et du roi. L’intermédiaire, basta. La nuance, trop chiant. Et finalement, ces réalités du XVIIe paraissent tellement surjouées par cette opposition grossière qu’elles en sont moins crédibles. Mais on peut leur accorder que le sujet est difficile à traiter en 1h40, surtout quand on prétend avoir l’intention de  TOUT dire d’un coup. Focaliser sur un aspect de la vie quotidienne plutôt que d’enchaîner les vignettes sur la maison, la lessive, l’hygiène, la médecine, la chirurgie, la danse, les arts, la cuisine, la mode, la guerre, ça rendrait tout ça beaucoup plus facile. Et ça permettrait de ne pas « oublier » malencontreusement par manque de temps (et d’envie ?) certains aspects, comme les colonies et l’esclavage…

Ne parlons pas (trop) des explications absurdes qui dépassent ici et là. Exemple : non, on ne mangeait pas la patate, parce qu’on était trop bête pour la faire cuire et découvrir qu’elle était bonne pour tous et pas que pour les cochons. Hum. Ou alors, c’était un tubercule moche dont on s’est d’abord dit qu’il n’était pas comestible pour l’homme. Hein ? Par exemple. Il y a plein de raisons pour laquelle on ne s’est pas tout de suite mis à la patate, pas plus qu’à la tomate ou à la fraise. Les insectes sont comestibles : vous en mangez quotidiennement pour autant ? Bon. Alors l’argument de « oh ben ils y ont pas pensé »… pffff… Autre exemple : le fait qu’à la campagne, on n’a pas le temps pour l’infidélité et les mauvaises moeurs, le « papillonnage » (comme c’est joliment dit…). Ben non, les filles-mères, c’est un mythe. Breeeef…

Il y a aussi cette pesante présence du roi, dont chaque élément de la vie quotidienne des Français semble naître avant d’y revenir. L’épisode de la fistule anale de Louis XIV est intéressant à ce sujet : d’après ce qu’en a compris 20 minutes, l’émission rappelle « les progrès de la chirurgie grâce à l’opération de la fistule anale du Roi-Soleil. » C’est à la fois vrai et faux, mais à en croire la manière dont le présente l’émission, la médecine a bondi grâce à cette pauvre fistule royale. Que les instruments existaient avant, qu’ils n’ont été qu’améliorés, qu’ils ont d’abord été testés sur des dizaines de miséreux, avant de soigner le roi, ce n’est précisé qu’au détour d’une phrase qui célèbre la résistance de Louis XIV à la douleur. Et que cette médecine révolutionnée mettra plus de deux siècles avant d’être appliquée à tous, l’émission se passe de le dire. Or, qu’est-ce que le réel progrès de la médecine si ce n’est de soigner le plus grand nombre ?

Je ne dirai pas un mot sur l’histoire du costume, ma spécialité, je risquerais d’être vraiment grossière sur la bêtise de la majorité des propos… Mais vraiment, foncièrement, méchamment vénère.

Et les intervenants ? Ben comment dire… On a donc des historiennes relativement jeunes de leurs personnes, et relativement vieilles de leurs cervelles : en effet, l’une d’elle est une anti-mariage pour tous qui pense que laisser se marier les homos, c’est une « révolution anthropologique fondée sur une fausse idée de l’égalité » (non, Cosette, c’est un bout de papier pour les impôts et l’héritage). Tout de suite, ça refroidit pas mal, et donne une nouvelle conception de son « titre » de spécialiste de l’histoire de la famille. Et puis il y a aussi l’inévitable, l’inénarrable, l’éternel Petitfils. Je rêve du jour où l’on affichera la vraie profession de Petitfils à l’écran, qui n’est donc pas historien, mais banquier. Qui écrit pendant ses week-ends des livres d’histoire qui sentent le recrachat d’historiographie du XIXe siècle, et qui n’a jamais vu l’intérieur du CARAN. Qui décrit dans son Louis XVI des manifestantes/émeutières avec le mot « goules », parce qu’il ne fait pas bien la différence entre l’histoire et la fiction. Où est l’originalité par rapport à l’émission d’un Bern ou d’un Ferrant, si vous prenez les mêmes banquiers pour faire tapisserie intellectuelle ?

De toute façon, à part pour l’une d’entre eux (si l’on excepte aussi celle qui co-présente avec Lesggy), la plupart des intervenants sont réduits par le montage à énoncer des banalités sans nom. C’est assez pathétique.

Petit bon point, quand même, à l’historien de l’architecture, Alexandre Gady, qui parle d’une manière un peu plus cash que les autres (« Versailles, c’est le showroom français »). Je valide tout ce qui aide à montrer que les historiens sont des gens modernes, normaux, et capables de s’adresser à un public non érudit (c’est à dire, tout le contraire de ce sur quoi un connard comme Lorant Deutsch fait sa pub pour, rappelons-le, juste vendre ses livres en cassant de l’historien).

Alors, tout à jeter ? Non, pas tout, justement. Sinon, je ne me serais pas fendue d’une critique. Dans les rares moments où l’émission assume totalement son concept de base (quotidien + reconstitution + démarcation de l’histoire-bataille ou de l’histoire-alcove des autres émissions) elle devient vraiment intéressante : quand elle montre les lieux conservés ou reconstitués, le village breton de Poul-Fetan, l’hospice de Baugé, la pharmacie du XVIIe (l’ensemble de la séquence sur la médecine et la chirurgie, si on oublie le passage obligé par le roi et sa thyphoïde, est plutôt bien), quand elle explique des choses mal connues du public, plutôt que de ressasser des évidences du programme de collège (le passage sur les glaces), quand elle use au mieux le principe de la reconstitution (usage d’un mousquet), l’émission montre un vrai espoir de renouveau pour l’histoire à la télévision. Encore faudrait-il réussir à s’y tenir et résister aux sirènes du glamour, laisser tomber les extraits de films (putain, si l’histoire étaient respectée dans les films ça se saurait !), et donner enfin la parole à une nouvelle génération d’historiens, et à une historiographie plus récente et plus aventureuse.

De toute façon, une émission qui déplait au Figaro, c’est sûrement qu’il y a quelque chose à en sauver.

PS : si vous voulez voir l’émission en replay, malheureusement le site d’M6 buggue (j’ai essayé pendant deux jours). Donc vive le streaming illégal. Ca leur apprendra à faire des sites de merde.

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Classé dans Action Critique, Histoire

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