Noblesse de robe

« Rétines et pupilles, les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes, voir sous les jupes
Des filles.
Et la vie tout entière, absorbée par cette affaire
Par ce jeu de dupes, voir sous les jupes
Des filles.
Elles, très fières sur leurs escabeaux en l’air
Regard méprisant et laissant le vent
Tout faire.
Elles, dans l’suave, la faiblesse des hommes, elles savent
Que la seul’chose qui tourne sur Terre
C’est leur robe légère.« 

Sous les paroles joyeusement (ahem) misogynes sexistes d’Alain Souchon se cachent bien plus de vérités qu’on ne pourrait l’imaginer. L’idée très répandue que les femmes ne mettraient plus de robes que pour aguicher les hommes, signalant par là qu’elle sont toutes des putes en devenir, des femmes tellement fatales et « hautaines » qu’elles parviendraient à faire tourner le monde autour de la vision d’une paire de jambe (forcément) épilées et d’un aperçu de petite culotte Petit Bateau, et que les hommes, naturellement obsédés, deviendraient des ânes en présence d’une jupe, voyeurs qui plus est, donc pervers et infantiles. Idées que beaucoup de gens ne prendraient même pas la peine de contester tant il semble acquis qu’elles sont vraies.

Sans même parler de la vision atroce des femmes que véhicule ce petit bijou de légèreté niaise, je me sens personnellement insultée pour tous les hommes que je connais.

Et pourtant, oui, ce petit texte porte en lui pas mal de vérité. La vérité d’un sexisme si profondément enraciné dans les esprits qu’il tire un peu sur tout ce qui bouge et en particulier sur l’objet de tous les fantasmes, de toutes les haines et de toutes les adorations : le vêtement. Un bout de tissu qui peut se révéler des plus révélateurs sur les failles d’un système., d’une société, d’une forme de pensée. Et il n’est jamais plus révélateur que lorsqu’il rentre en collision directe avec la politique. Et ce n’est pas Cécile Duflot, taclée pour la deuxième fois, mardi, pour sa façon de s’habiller, qui dira le contraire.

Huée en pleine Assemblée Nationale, le Président de l’Assemblée, puis Duflot élèvent le ton pour rétablir le calme : « Mesdames et messieurs les députés, mais surtout messieurs les députés visiblement… ». Huée pour une robe ? Pour la couleur Bleu Klein ? Pour des jambes visibles ? Pour le petit mouvement très jeune fille en fleur de sa robe au moment où elle se tourne vers le micro ? Une transgression inouïe des codes sexuels ? Impossible de le savoir. Impossible de savoir même si les cris proviennent seulement des hommes, comme le laisse croire la réaction de la ministre, ou si des femmes aussi se sont jointes au concert désapprobateur. La réaction de l’Assemblée a été unanimement qualifiée de machistes, et ce n’est pas entièrement faux au vues des réactions de certains députés interrogés, en particulier, celle de Balkany :

« Nous n’avons pas hué ni sifflé Cécile Duflot, nous avons admiré. Tout le monde était étonné de la voir en robe. Elle a manifestement changé de look, et si elle ne veut pas qu’on s’y intéresse, elle peut ne pas changer de look. D’ailleurs, peut-être avait-elle mis cette robe pour ne pas qu’on écoute ce qu’elle avait à dire. (…) Enfin, on peut regarder une femme avec intérêt sans que ce soit du machisme. »

Voilà, nous sommes prévenues, c’est la faute des femmes si elles se font sifflées dans la rue ou dans hémicycle, si elle ne veulent pas se faire remarquer, il faut éviter les robes, les jupes, le changement. Il faut éviter d’être vues. C’est la définition de la burqa par la charia, ça, non ? Vous remarquerez aussi que la seule raison pour laquelle une femme porte une robe, c’est soit pour donner la gaule aux hommes, soit pour détourner l’attention. Peut-on pour autant considérez que l’attention masculine soit une preuve de machisme ? Si cette attention démonstrative a lieu sur le lieu de travail, si elle n’a pour but que d’humilier la femme, en public qui plus est, et de l’empêcher de travailler, alors oui, on est en plein dedans.

D’autres réponses de députés (Douillet, impayable) :

Est-ce la première fois que l’on parle du machisme et des jupes à l’Assemblée Nationale ? Oh que non, et si on est obligé d’en reparler, c’est le signe qu’il y a un vrai problème. Et que l’on se rassure, il n’est pas que le fait des hommes.

L’an dernier, Chantal Jouanno, alors ministre (elle aussi), avait fait savoir qu’elle ne mettrait plus de jupes à l’Assemblée Nationale, fatiguée des remarques salaces. Vocaliser une plainte, c’est témoigner d’un mal-être, c’est déjà le signe d’une souffrance. Ce n’est pas à prendre à la légère. Même si on peut faire des comparaisons avec d’autres situations plus graves, aucun fait lié aux harcèlement n’est négligeable. Pourtant, l’UMP, à l’époque, s’était chargé de remettre la députée trop bavarde à sa place en faisant une petite série de vidéos « faisons-parler-nos-femelles » (interroger des députés hommes, ceux mis en cause ? Quelle idée saugrenue !). La question posée est déjà claire : « Est-ce que ces propos, dit à une heure de grande écoute peuvent ternir la réputation de l’Assemblée Nationale ?« . Pas : « Est-ce que ça existe ? Est-ce que vous en souffrez ? ». Non, plutôt : « Est-ce que Chantal Jouanno est en train d’abîmer l’Institution, le Pouvoir, la France… avec sa plainte ridicule ? T’as pas honte, femme ?! »

Les deux premières vidéo sont éloquentes : non, c’est du vent, ça n’existe pas et quelle honte d’oser comparer notre situation avec celle « des quartiers »– comprenez : « ces lieux de non-droit » — (mention spéciale au voile, bien sûr, dans la deuxième vidéo) où les filles ne peuvent même plus sortir, de toutes façons nous on a salaire égal, on devraient être bien contentes (et sous-entendu, ne pas se plaindre des petits détails annexes). Si il y a un problème bien réel dans certaines banlieues, l’argument tendant à en faire les seuls lieux de sexisme problématique en France est hallucinant.

La dernière vidéo est beaucoup plus mesurée : oui, il y a des remarques déplacées, mais regarder ailleurs, dans le monde du travail, il y en a plus… Et Jouanno, oui, il faut l’aider mais ce n’est que elle, pas les autres femmes députées, ne nous mettez pas toutes dans le même panier que ce mouton noir : si c’est arrivé à l’Assemblée, cela concerne pourtant bien toutes les femmes de l’Assemblée, non ? Nier le harcèlement réellement vécu par Jouanno ou d’autres, c’est une acceptation implicite du fait : « M’enfin, Cosette, c’est pas si grave, pense à la faim dans le monde ! »

Alors oui, il y a un vrai problème de sexisme à l’Assemblée, et un vrai problème de jupe, passée moins d’une décennie d’éternel féminin à éternelle prostipute, dans la société. (N’oublions pas que la jupe reste, légalement, le seul vêtement permis aux femmes qui ne tiennent pas en main un guidon de vélo ou des rênes de cheval)

Mais le problème soulevé par le cas Duflot est beaucoup plus profond.

Elle avait déjà causé un « scandale » lorsqu’elle était venu au premier Conseil des ministres en jean (et un jean très sobre qui plus est, d’un bleu assez foncé pour éviter la référence cow-boy, pas troué, pas brodé, rien, nada), ce qui est un signe évident d’appartenance au (triste) prolétariat. Ne riez pas, le terme « prolo » est celui qui revient le plus souvent dans les commentaires des articles sur le sujet. Celui-là, et « choqué ». Les SDF qui vivent dans la rue, ça me choque ; l’hyper-sexualisation des petites filles, ça me choque ; les massacres en Syrie, ça me choque ; une femme en jean, en France, en 2012… oh le trauma…

Prolo ? heu… ouais… bof…

Réaction immédiate… des femmes en premier lieu ! Morano, qui se fait écrire ses textes visiblement, puisqu’elle les recycle sans vergogne :

Sur RTL : « Je trouve que quand on représente les Français, il faut faire la différence entre la dilettante du week-end et la tenue du conseil des ministres. C’est un moment protocolaire de la République où nous représentons tous les Français.« 

Puis sur Twitter : « Il faut faire la différence entre la dilettante du week-end et la tenue du conseil des ministres qui est un moment protocolaire de la République » (Via Slate, le tweet ayant été effacé depuis)

Ah. Représentation des français. Protocole. On ne rigole pas avec les règles de la bienséance :

Des cuissardes un brin vulgaires, oh mais si peu…
Protocole, protocole, quand tu nous tiens….

Morano, une fois n’est pas coutume, a donc eu la décence de retirer son tweet, parce qu’elle s’est non seulement aperçu qu’entre le mode dominatrix de Toul et prolo de Paris, l’anti-protocole est un sport de combat, et qu’en plus TOUT LE MONDE S’EN FOUT. Sauf Pécresse, qui avoue très fière, sa réacatitude :

Irrespectueux des institutions de la République. Rien que ça. Elle aurait brûlé un drapeau, Duflot, qu’on ne l’aurait pas plus mal pris. Mais insulter un Ministre comme le faisait Morano deux minutes avant JC, c’est respectueux des institutions… Et comme ce n’est pas assez clair, elle essaye d’expliquer que c’est une question d’une importance capitale : il faut être un exemple pour les d’jeuns !

Et bien moi, par-exemple, j’essaierais plutôt d’expliquer à mon gosse que le plus important, c’est d’obtenir l’entretien d’embauche avec une bonne lettre de motivation, et que si comme, Mme Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur, il ne sait pas écrire le français (vas-y, et non va-z-y : l’impératif prend un « s » euphonique lorsqu’il est suivi de « y »), il ne l’aura jamais, ce satané entretien !

Après le « choc » des politiques, le choc des journalistes. Et ça vole très haut, puisqu’il s’agit de représenter l’élégance française, rien que ça.

Et comme on s’avise de ne pas être d’accord, argument choc : il s’agit de protéger le travail des français(es) !!!

Argument plus ou moins du même genre que celui de Bachelot :

Sauf que, à l’exception de Chanel (et encore), les vêtements de Haute-Couture que l’on demande à nos chers députées de porter (pareil pour les hommes), ne sont plus fabriqués en France depuis longtemps. Trop cher la France. Vive l’Italie. Merci pour les petites mains italiennes, chers députés.

Mais attention, l’élégance française c’est à double tranchant, et quand ça coupe, ça ne cicatrise jamais : n’oubliez pas Dati et Dior, retaclée mardi (le même jour que Duflot et sa robe) :

Non, vraiment le problème, c’est qu’il faut garder une image à la hauteur de la représentation du pouvoir en France…

Sois belle et tais-toi : il y a le paparazzo de Hola! qui te flashe…

Ce débat de fringues vous semble déplacé, absurde ? Pas si sûr. Car il s’agit en réalité, non pas d’un débat sur Duflot, mais d’un débat sur l’image du pouvoir. Pourquoi les hommes politiques portent-ils vestes et cravate à l’Assemblée Nationale (et au Sénat) puisqu’il n’existe aucune règle écrite qui prescrive obligatoirement l’usage d’un habit quelconque à l’Assemblée ? Ce sont les huissiers à l’entrée de la salle qui ont des consignes et qui se chargent de les faire respecter. Et tout assouplissement est à leur discrétion uniquement : par deux fois, des femmes ont réussi à les faire plier, Michelle Alliot-Marie en 72 qui voulait entrer en pantalon, et Corinne Bouchoux, (sénatrice), l’an dernier, qui voulait rentrer en jean. Méthode identique de pression : « Je me mets en culotte, si vous préférez ? ». Je doute que Jack Lang ait eu besoin de menacer de se mettre nu pour rentrer dans l’hémicycle sans cravate en 85

Pourquoi ces règles que rien ne peut assouplir ? Ne peut-on être sérieux sans cravate qui pendouille, sans épaulettes pour carrer les épaules, sans tailleur qui cintre le taille ? Ne peut-on être sérieux si l’on n’est pas habillé par l’argent ? A ces question, toujours la même réponse : Bienséance (avec de la majuscule emphatique), respect de l’Institution. Mais encore une fois, en quoi une toile de Nîmes serait-elle irrespectueuse ?

Pour comprendre, il faut remonter très loin dans l’inconscient collectif de l’image du pouvoir. A l’Ancien-Régime pour être précis…Car notre Ve République, qu’on le veuille ou non (et qu’on apprécie ou pas, et personnellement, j’apprécie très moyennement), est héritière d’un protocole essentiellement monarchique. En redonnant plus de pouvoir à un seul homme, un président pseudo-homme providentiel, à contrario de toutes les Républiques précédentes qui fondaient principalement le pouvoir sur l’exercice des Chambres, donc sur un pouvoir collectif, héritage direct de la Révolution de 89, la Ve, elle, assure un retour sur des fondamentaux de la monarchie. Sous la présidence Sarkozy, l’héritage monarchique était embrassé de manière caricaturale (se trouver une Reine de papier glacé, se faire une petite Princesse pendant la présidence,…), mais c’est plutôt Mitterand qui le premier a assumé pleinement.

Cela passe par un protocole hallucinant (l’investiture de Hollande était troublante), par une fétichisation du palais de l’Elysée (qui se fait photographier sous toutes les coutures, même le toit, par Gala ou Paris-Match tous les 6 mois ; qui se visite par le public en masse pendant les journées du Parimoine, etc.), par la quasi obligation par chaque président d’imprimer sa marque dans le paysage architecturo-culturel du pays (la Pyramide de Mitterand, le Centre Pompidou, le Quai Branly de Chirac, etc.), par le choix d’un homme pour Président (une réaction épidermique et une violence inadmissible aux candidates féminines que ce soit Royal ou Joly),…

L’apparence joue bien sûr un rôle fondamental dans ce tralala : le Président doit avoir du charisme (comme si charisme rimait avec compétences), chaque présidence commence par un pataquès à propos de la photo officielle (avec ou sans les décorations, qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à celles portées par les bourbons ? Doivent-elles être affichées dans toutes mairies ?), etc. L’apparence des ministres et des députés s’inscrit dans une même démarche de représentation du pouvoir qui doit traduire une longue tradition de pompe, car l’idée sus-tendant tout cela n’est pas seulement de représenter la France d’aujourd’hui, mais la France de toujours, une France noble, où le pouvoir est au dessus du commun. Cette notion est présente aussi bien sous l’Ancien Régime qu’aux début de la République : les écharpes des maires en sont la représentation la plus bling.

Et pour ce qui concerne les « affaires Duflot », si elles font autant de remous, c’est probablement aussi parce qu’elles font étrangement écho à certaine affaire de la fin du XVIIIe…

Sous la monarchie d’Ancien Régime et plus précisément depuis Louis XIV et l’institution de la Cour à Versailles, l’habillement de Cour se formalise. On ne porte pas n’importe quoi quand on est en Cour, ni selon ce qu’on y fait, tout est codifié. Codifié, mais curieusement, comme pour l’Assemblée Nationale aujourd’hui, il ne reste presque aucune loi écrite confirmant et instaurant ce code vestimentaire (cet uniforme civil, en fait) : il existe et il est immuable, point.  La représentation du pouvoir royal par le protocole, l’étiquette est un des piliers de la monarchie d’Ancien-Régime. Et pas seulement à Versailles, ou à Paris. Cette image de la pompe et de la magnificence de Versailles se diffuse dans les Provinces par les truchement des almanachs, et elle influence aussi toutes les cours d’Europe : l’Habit de Cour à la Française devient l’uniforme de toutes les monarchies européennes.

Pour les femmes, en particulier, cet uniforme bling-bling est extrêmement lourd et contraignant :

Marie Antoinette en Robe de Cour… Et tout le monde portait le même genre de joyeusetés !
…ça tient chaud…

Marie-Antoinette, habituée dans son enfance, à une version plus soft de l’Habit de Cour à la Française, rejette viscéralement le carcan de celui de Versailles (au point que sa mère en entend parler, et l’engueule par retour de courrier : merde, ma fille, mais tu es Reine de France, prends un peu sur toi !) et essayera par tous les moyens de s’en passer le plus souvent possible, puisqu’elle ne peut pas s’en débarrasser. En cela, Marie-Antoinette ne fait que s’inscrire dans un courant de son époque, celui de la simplicité, du retour à la nature, via les idées de Rousseau, très à la mode. Trianon, sa « maison de particulière », et le Hameau, son délire de bergère pseudo-normande, ne sont que des extensions exagérées de ce goût de la fin du XVIIIe pour une simplicité (plus rêvée que réelle) d’apparence, et en particulier d’habillement.

Sauf que Marie-Antoinette est Reine de France, pas particulière : elle est l’image de la monarchie, la représentation du pouvoir passe autant (et surtout) par elle que par le Roi, et tous les courtisans. Son rejet de l’étiquette choque profondément (oui, cette fois, le mot n’est pas trop fort) les français qui y voit une entreprise de destruction de l’image royale. Le coup de grâce est donné par ce tableau de Vigée Le Brun en 1783 :

Shocking, isn’t it ?

Marie Antoinette en Robe de Gaulle (rien à voir avec la Gaule mal orthographiée des Gaulois, ou avec le Général ;P . En fait on ne sait pas vraiment d’où vient le terme, ni ce qu’il désigne exactement). Ce type de robe sera plus simplement appelé robe-chemise. Au XVIIIe, la chemise, c’est un sous-vêtement… Ce qui est amusant, c’est que la robe de Duflot, est aussi une robe-chemise, d’un autre genre 🙂 . Le scandale provoqué par ce tableau, exposé au salon de peinture est tel que le tableau est retiré immédiatement et que Vigée Le Brun doit peindre un autre tableau, plus approprié à l’élévation sociale de son modèle.

Ah, enfin un peu de décence, pas trop tôt !

Mais c’est, justement, trop tard : le mal est fait. D’ailleurs, la réparation n’est pas formidable non plus, puisque la robe bleue de remplacement est certes une robe convenable, mais ce n’est pas une Robe de Cour. Car là est le problème Marie-Antoinette ne se fait plus peindre en Robe de Cour depuis des années, bien qu’elle en porte toujours pour les cérémonies officielles. Elle s’est choisie une représentation officielle qui reste quoi qu’il arrive, non-royale. Si par la suite, elle sera particulièrement visée comme étant celle qui a brisé, ce sera d’abord pour avoir désacralisé l’image monarchique : la Reine s’habille comme une particulière, et tout le monde peut s’habiller comme la Reine, sous réserve d’en avoir les moyens, bien sûr. La Gazette des Atours de Marie-Antoinette, de 1782, conservée aux Archives Nationales (et reproduite en fac-similé) traduit mieux que n’importe quel tableau le malaise : même pour un observateur du XXIème, la simplicité, voir l’aspect terne et ennuyeux de ces tissus simples, unis, presque tous sans motifs ni fioritures, est frappant. Pour ses contemporains, quelque soit leur niveau social, il y a trahison.

Et pourtant, dans cette affaire aussi, la misogynie ambiante a joué un rôle. Car s’il est incontestable que Marie-Antoinette a contribué à désacraliser l’image des souverains pour en faire des citoyens comme les autres, elle n’a pas engagé ce processus. Le premier accroc, c’est peu connu, est venu de Louis XVI lui-même.

L’ordre de chevalerie le plus prestigieux qu’offre la monarchie française est l’Ordre du Saint-Esprit. Seuls les personnages les plus importants de la Cour peuvent l’obtenir, et ils partagent cet honneur avec le Roi lui-même qui ne se fait jamais représenter sans sa Croix de l’Ordre. Rentrer dans ce petit club privé n’est pas un cadeau pour ceux qui se voient affligés de cet honneur (le maréchalat, c’est mieux ^_^): le costume coûte une vrai fortune, et il est impraticable. Littéralement. La princesse Palatine raconte l’histoire de deux courtisans habillés de l’habit de l’Ordre qui, s’étant frôlés de trop près, se retrouvèrent accroché l’un à l’autre par la multitude de petites décorations qui couvre le costume. Impossible de les démêler, il fallut déchirer les habits pour les séparer (cité dans Fastes de Cour). La partie la plus contraignante reste le manteau brodé (de mémoire 40 kilos) qui traîne au sol. Personne ne sait marcher dedans sans s’y prendre les pieds, ni le supporter sans paraître subir le martyr. Personne, sauf le Roi. Entraînement aidant, le monarque qui porte le manteau dès le jour de son couronnement, envoie un message symbolique par ce costume : seul le Roi a les épaules pour supporter le poids des responsabilités sans trébucher.

Louis XV et courtisans en manteau de l’ordre du Saint-Esprit

Le jour de son couronnement, Louis XVI, dix-neuf ans tout frais, et probablement à peine un cours de marche en manteau casse-gueule dans les jambes, trébuche… Le Roi est jeune. L’impair ne ferait sans doute que de peu de remous, si Louis XVI au lieu de prendre sur lui et d’apprendre à gérer le poids symbolique de sa charge, n’y apportait pas une réponse inattendue : manteau trop long, trop lourd ? Qu’à cela ne tienne, on va le raccourcir. Drastiquement :

Louis XVI en manteau… heu… mantelet de l’ordre du Saint-Esprit

Outre que l’effet de splendeur n’y est plus, le message symbolique est saccagé : ce n’est plus le Roi qui est au-dessus des autres hommes, capable de supporter la charge royale qui serait insupportable à n’importe qui d’autre, c’est la charge qui se simplifie, qui s’assouplit pour satisfaire à un Roi qui ne serait pas à la hauteur… On trouve là en substance les germes de l’image de balourd incapable que les pamphlets feront du Roi et que l’historiographie perpétuera pendant deux siècles.

Et c’est peut-être cette peur-là qui, inconsciemment, agite ceux que perturbent les petites libertés vestimentaires de Cécile Duflot. L’idée que le pouvoir est une chose fragile, à manipuler avec précautions d’usage et d’apparence, un fragile équilibre que la moindre erreur pourrait briser…

L’Ancien-Régime ? Même pas mort !

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Classé dans féminisme, Histoire

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