Critique livre : Quartier du Temple, d’Hélène Millerand

Octobre 1857. Napoléon a de Grands Projets. Il faut dire que se faire un nom qui tienne la route après un ancêtre comme le sien, ce n’est pas facile-facile. Il a déjà un héritier, pas mal d’ennemis Républicains qui lui gâche son plaisir de régner, l’attentat d’Orsini se profile doucement à l’horizon (mais je mets les cheveux avant la calèche, là), mais ce n’est pas suffisant. Il lui faut quelque chose de grand, d’immense, une lubie qui lui fera autant d’amis que d’ennemis. Ce seront les « Embellissements », comme on les appelle à l’époque, les Grands Travaux mis à l’œuvre par le Baron Haussmann, qui se targue d’éventrer la Capitale mieux que ne le ferait une bonne guerre.

C’est dans ce gigantesque chantier à ciel ouvert que l’on appelle Paris qu’arrive Maxime Lavolée, fils de bonne famille, aristocrate bon teint et compositeur de musique qui cherche à se faire une place dans les cercles artistiques. Ses parents l’ont bien prévenu, Paris est la ville de tous les dangers, on y croise des Républicains à tous les coins de rue, de la racaille, des filles de joie, des juifs, il faut se méfier de tous. Conseils que Maxime n’écoute que d’une oreille un peu distraite, il n’est pas du genre à se faire embobiner, ni par les Rouges, ni par les Filles, ni par les Juifs. Et de son pas de jeune naïf vêtu de frais, son haut de forme bien enfoncé sur la tête, il s’en va s’installer dans le quartier du Temple, dans un pension de famille balzacienne rue du Vert-bois, entre les bordels, les voisins républicains et les commerçants juifs.

Fanny Herschel n’a pas grandi avec les mêmes chances que Maxime. Fille de vendeurs de brosses israélites, la vie qui l’attend n’est pas à la hauteur de ses aspirations. Influencée par une voisine un peu trop libérée, divorcée depuis vingt ans d’un mari qui la battait et la violait, cette gamine de 17 ans au caractère difficile, que ses parents destinent à épouser un veuf de 40 ans, marchand de draps, s’est fabriqué des ailes de pianiste. Rêve qui ne peut que se briser trop vite. Sa rencontre avec Maxime, quelques secondes au bord d’une fontaine, trois mot échangés, n’est que l’excuse dont elle a besoin pour essayer de sortir du rang. Devenir, à sa façon, un autre Rachel, la célèbre tragédienne dont la présence coure à travers le roman comme une fil rouge. La seule juive adorée des français de l’époque.

Entre eux, une histoire d’amour de jeune fille, rêvé plus que vécu, fait la trame de se roman qui se lit d’une traite en quelques heures. Deux jeunes qui ne pensent qu’à la liberté : liberté de vivre, de choisir ceux avec qui on veut vivre, ce que l’on veut faire de sa vie, de choisir ses propres opinions politiques, de faire ses propres erreurs. D’une fuite à travers Paris pour échapper à la répression policière suite à l’attentat d’Orsini contre Napoléon III, jusqu’à la guerre en Italie, d’un concert dans une église à l’enterrement de la grande Tragédienne dans le carré juif du Père Lachaise, leur histoire est faite de rencontres manquées et retrouvailles surfaites. Il n’en faut pas plus à Fanny pour vivre une histoire par procuration que Maxime lui-même n’a pas vu fleurir.

***

C’est peu de dire que je n’aime pas la littérature française actuelle. L’autofiction, l’absence de style, le snobisme, l’onanisme germanopratin de la production actuelle sont autant de raisons qui me font fuir les auteurs français d’après les années 60 (et même les années 60, ça dépend de qui on parle : tuez-moi plutôt que de me laisser essayer de relire un Duras) . Aussi quand je trouve un auteur français actuel, qui non seulement me plaise, mais qui, en plus, a abandonné toutes prétentions mirobolantes, tout narcissisme déplacé, laissez-moi vous dire que j’apprécie à un point presque démesuré. J’avais découvert Hélène Millerand avec Vieille France  (ou Ils m’appelaient Vieille France, il me semble que le titre a été raccourci pour la version poche O_o. Comme je ne l’ai pas sous la main, je ne peux pas vérifier), un peu par hasard. J’avais vu le téléfilm qui en avait été tiré, qui m’avait moyennement plu, mais il y avait dans ce film, les germes, ou plutôt les restes d’un roman qui semblait prometteur. La surprise avait été d’autant plus grande que les romans d’Hélène Millerand sont courts et vite lus, et que je me méfie de ce genre de facilité (encore une fois, chat échaudé craint l’eau froide : les romans français courts, aïe aïe aïe) : mais la concision est en fait ce qui fait toute la valeur de ses livres.

Quartier du Temple, à l’image de Vieille France est un petit roman parfait. Rien à enlever, rien à rajouter. Millerand a une écriture fraîche et fluide et ne cherche pas à faire des effets de style, ce qui de toutes façons, ne conviendrait pas aux histoires qu’elle raconte. Ce sont ses personnages qui portent l’histoire, pas le contraire. Des personnages de femmes fortes, toujours ; d’emmerdeuses finies, souvent. Comme tout bon écrivain, elle sait que montrer vaut mieux qu’expliquer, qu’un personnage qui agit en deux phrases est plus réaliste qu’un personnage dont on explique sur deux pages pourquoi il agit, comment il pense, qui il est, quelle est la couleur de ses chaussettes, et pourquoi ça influe sur son action, etc. (quand on a compris cette règle d’écriture, on peut revenir en arrière, expliquer au lieu de montrer, faire du Balzac, car on aura enfin compris comment expliquer INTELLIGEMMENT. Je ne connais presque aucun écrivain, aujourd’hui, quelque soit sa nationalité, qui est réussi à intégrer cette qualité essentielle à l’art de l’écrivain. Millerand la maîtrise depuis son premier roman…). Pas de longues descriptions, pas de longues digressions, droit au but. En 170 pages, ses romans racontent plus de choses qu’un Beigbedder en 500 (ne me parlez pas de Beigbedder, c’est l’exemple le plus terrible qui m’est venu en tête, mais je me refuse à aborder ce sujet, parce que… non.. pitié… PITIÉ…).

Ce qui rend ces romans aussi bons est aussi une autre qualité, peut-être plus curieuse : l’absence de prétention de Millerand. Elle ne cherche pas à écrire un chef-d’oeuvre. Pourtant tous les bon écrivains cherchent à faire de l’art, de l’art qui reste, qui s’inscrive dans le marbre, et c’est bien normal d’ailleurs. Millerand écrit pour maintenant, pour son plaisir, pour le nôtre, et c’est cette absence de prétention qui fait que justement, à mon sens, ses romans peuvent prétendre à plus de succès, et plus de reconnaissance qu’ils n’en reçoivent. L’absence d’ambition n’est pas un signe de médiocrité, tout au contraire (existe-t-il encore des critiques en France qui ne pensent pas comme ça ?). Cette humilité, je la retrouve chez beaucoup d’auteur étrangers absolument excellents (elle est — presque toujours — de règle chez les auteurs japonais, et Dieu sait qu’ils sont brillants. Exception à la règle, pour la confirmer : Murakami Ryû, par exemple, ou Murakami Haruki, dans des romans comme « Kafka… ». Ce qui ne les empêchent pas d’être des auteurs exceptionnels quand même… Bon je m’égare), mais en France elle est beaucoup plus rare. La modestie est une qualité qui manque aux auteurs français d’aujourd’hui…

***

Quand je lis ce genre de livres, je ne peux pas m’empêcher de penser à Françoise Sagan : Sagan est un peu ma borne kilométrique, mon petit phare qui brille trop fort, pour juger du n’importe quoi en matière de succès littéraires. Je hais Françoise Sagan. Elle est, à mon avis, l’un des écrivains les plus surévalués, les plus vide de sens, les plus dénués d’intérêt et de littérature du vingtième siècle. On l’a portée aux nues pour avoir écrit un roman scandaleux à 17 ans, en oubliant que si il y a bien un âge où l’on court après le scandale, c’est à 17 ans, et qu’il n’y a donc pas grand chose d’extraordinaire là-dedans. « Bonjour Tristesse » est un roman ennuyeux, un somnifère au scandale vieillot. On a voulu en faire le pendant féminin de Radiguet, comme si l’on avait besoin de parité en littérature (l’art se fout des considérations politiques ; si on veut parler féminisme, j’ai Georges Sand, Georges Elliot, les Sœurs Brontë, et une tripoté de poétesses à la rescousse), c’est faire insulte à Radiguet (qui avait, lui, tellement de talent que l’on pourrait presque dire que ça l’a tué) de faire le rapprochement entre les deux.
Et pourtant, malgré son manque évident de tout ce qui fait un bon écrivain, Sagan est une star. On fait des films sur elle (sa vie de cinglée est bien plus marrante que ses romans), on la fait passer à la postérité sans se soucier de savoir si elle la mérite. Le n’importe quoi littéraire. Dans 70 ans (moins, si Karma est mon ami), Sagan ne sera plus qu’un souvenir. Mais son étoile trop brillante aura éclipsé des gens plus discrets, qui ne courent pas après la gloire, mais dont les romans, mériteraient peut-être de continuer à être lus dans 70 ans et après. Millerand écrit de très bons romans, pas des chefs-d’œuvre, mais on n’en demande pas autant, qui méritent largement de continuer à être appréciés par plusieurs générations, de passer les années, et peut-être le siècle. Mais le n’importe quoi littéraire va l’éclipser trop tôt…

La postérité est souvent longue à la détente.

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1 commentaire

Classé dans Action Critique, littérature, livres

Une réponse à “Critique livre : Quartier du Temple, d’Hélène Millerand

  1. Michael Sackarndt

    Je viens de lire votre critique (Millerand). Je suis tout à fait de votre avis, à tous les égards. Merci. – Michael Sackarndt, Cosne-sur-Loire/Berlin.

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